LA FORET DE SAMBISA: Bastion Impénétrable – Cause réelle de la difficulté à éradiquer "BOKO HARAM"?

Un soldat nigérian assurant la sécurité arrière de son escouade pendant l'exercice Flintlock 2017 à Diffa, au Niger, @ Zayid BALLESTEROS / AFRICOM 11/03/2017

 

22 juillet 2018, Boko Haram attaque un village du côté tchadien du lac Tchad, tuant 18 personnes et enlevant 10 femmes. Bien qu’annoncé comme étant affaibli et limité à la forêt de Sambisa, le groupe terroriste n’en reste pas moins une menace réelle pour le Nigéria et ses voisins frontaliers.

Dès la débâcle de la secte islamiste au début de l’insurrection de Boko Haram au Nigéria au mois d’août 2009 jusqu’à aujourd’hui, la forêt de Sambisa située à la pointe Nord du pays entretient un lien particulier avec la secte Boko Haram dont elle sert de refuge dense lui permettant ainsi d’échapper continuellement à l’éradication dont on l’affuble pourtant. De tout le Nigéria, pourquoi Boko Haram se concentre-il dans cette zone en particulier ? Qu’offre donc ce refuge comme avantages tangibles au groupe terroriste ? La forêt de Sambisa est-elle la véritable raison justifiant la difficulté qu’ont les forces de armées nigérianes à éradiquer Boko Haram une bonne fois pour toute ?  

 

      ·         La forêt de Sambisa refuge historique de Boko Haram, un abri hospitalier et persistant pour la secte djihadiste

Bien que le Nigéria soit l’une des plus puissantes économies d’Afrique, les 12 Etats du nord du pays à majorité musulmanes sont laissés pour compte et ne bénéficient pas des retombées économiques. Tandis que la population nordique vit dans une pauvreté grandissante, les écarts avec le sud majoritairement chrétien se creusent. Mouvement islamiste, mais portant avant tout des revendications sociales pour lutter contre la corruption des élites et la marginalisation des musulmans, Mohamed Yusuf fonde Boko Haram en 2002 dans l’Etat de Yobe. La secte s’étend dans tout le Nord et s’enracine particulièrement l’année suivante dans l’Etat de Borno, le plus pauvre de tout le Nigéria. Ne réussissant pas à infléchir la politique du pouvoir nigérian en leur faveur et se sentant trahi par le gouverneur de Borno dont-elle avait pourtant contribué à l’élection en 2003, Boko Haram se rebelle violement le 27 juillet 2009 à Maiduguri, capitale de Borno, alors que 4 Etats du nord connaissent des soulèvements sporadiques 2 mois avant. Après 4 jours de combat, l’armée nigériane écrase l’insurrection et Mohamed Yusuf est tué le 30 juillet. La secte se replie alors dans ce qui sera son repère indélogeable jusqu’à aujourd’hui encore : la forêt de Sambisa.

 

Depuis, les arbres de cette jungle sèche constituent le repère idéal pour les insurgés qui en font leur base d’opération. La forêt de Sambisa possède également un aspect symbolique étant donné que c’est depuis ces bois qu’Abubakar Shekau apparaît en août 2010 dans une vidéo où il se proclame chef de Boko Haram et que la secte se mue en groupe djihadiste terroriste. La secte islamiste profite de cet abri pour se réorganiser avant de repartir à l’assaut un an plus tard le 7 septembre 2010 avec l’attaque de la prison de la région de Bauchi avant de se replier. Ne se limitant plus  à l’Etat de Borno, l’organisation se déploie alors hors de la forêt de Sambisa et mène de nombreuses attaques sur l’ensemble du territoire nigérien de 2010 à 2013. Les Etats de Yobe, du Plateau, de Katsina, de Kano et d’Adamawa sont particulièrement touchés alors même que les insurgés mènent des assauts dans les alentours d’Abuja. Le 16 juin 2011, la capitale nigériane connaitra ce qui allait devenir la signature du groupe Boko Haram : un attentat suicide.

 

Complétement dépassée par les événements, l’armée nigériane se relève en 2013 et lance l’offensive contre Boko Haram après avoir déclaré l’Etat d’urgence dans les Etats d’Adamawa, de Yobe et de Borno. Débute alors une véritable guerre entre islamistes et forces de sécurité, chacun des deux camps subissant de sévères revers tour à tour et enchainant chacun exaction et massacre. L’armée bombarde épisodiquement la forêt de Sambisa, mais s’attache en priorité à déloger les terroristes des villes dont ils ont pris le contrôle. Craignant un débordement de l’insurrection, la coopération avec les pays voisins s’intensifie et le Cameroun et le Niger se retrouvent victimes des premières tentatives d’incursion de Bonko Haram sur leurs frontières. Les djihadistes n’entrent cependant pas au Tchad mais mènent plusieurs attaques autour du lac Tchad, menaçant ainsi le pays. En 2014, le groupe terroriste est à son apogée et contrôle une grande partie de l’Etat de Borno. En 2015, craignant pour son voisin camerounais et pour son axe de commerce vital Douala-N’Djamena, le Tchad entre dans la partie et réintègre la Force multinationale mixte (FMM). Composée à présent du Bénin, du Cameroun, du Niger, du Tchad et du Nigéria pour lutter de manière globale et régionale contre Boko Haram, le cours de la guerre semble s’inverser pour la secte djihadiste dont l’apogée semble prendre fin. Malgré de nombreux revers infligés aux différentes forces armées étatiques, Boko Haram – qui en pleine débâcle prête allégeance à l’Etat islamique (EI) le 7 mars 2015 – régresse de défaite en défaite avant de se borner à son refuge coutumier : la forêt de Sambisa. Celle-ci est alors qualifiée d’ultime bastion des djihadistes affaiblis alors que ceux-ci sont totalement délogés des autres Etats nigérians. 

 

La coalition régionale ne laisse pas le temps aux terroristes de se regrouper et lance progressivement l’assaut dans la forêt de Sambisa dès le 22 avril 2016. L’avancée est lente mais l’armée se proclame victorieuse en décembre 2016 et affirme avoir totalement éradiqué le groupe djihadiste dont il ne resterait plus aucune présence dans l’ensemble des bois. Cependant, les attaques (qui visent des cibles militaires et civiles) ainsi que les attentats suicides continuent depuis 2016 jusqu’à aujourd’hui. Après plusieurs mois d’accalmie, Boko Haram s’illustre sinistrement en revenant en force dans l’actualité. Le 23 mars 2018, un accrochage entre forces de sécurité tchadiennes et djihadistes mène à la mort d’un soldat. Le 4 juin, à Diffa au Niger, trois kamikazes se font sautés, faisant au moins 6 morts et 37 blessés. Le 14 juillet, 23 soldats sont portés disparus après une embuscade du groupe terroriste. Le 15 juillet, une centaine de djihadistes prennent d’assaut une base militaire nigériane dans l’Etat de Yobe, mettant en fuite la garnison. Enfin, dix-huit civils ont été tués autour du lac Tchad le 22 juillet dernier dans une attaque imputée au groupe terroriste. Le bilan total de l’insurrection de Boko Haram est actuellement d’au moins 20 000 morts et plus de 2 millions et demi de déplacés. 

   

  · 60000m2 de potentiel stratégique, une véritable forteresse végétale aux caractéristiques dignes d’un maquis péniblement accessible

Ancienne réserve animalière d’une taille intermédiaire ente le Togo et la Belgique où l’Etat nigérian est totalement absent, la forêt de Sambisa offre les caractéristiques idéales d’un maquis pour un groupe terroriste tel que Boko Haram. Bien qu’il s’agisse de savane sèche et non de jungle humide, les bois offrent un couvert végétal suffisant pour prévenir des drones et de l’imagerie satellite. A l’abri de la surveillance aérienne, la forêt est également difficilement pénétrable par voie terrestre. La végétation reste dense avec des arbustes épineux et un terrain souvent accidenté et rocailleux. Dans la région montagneuse de Gwoza, on retrouve également des grottes et autres caches naturelles susceptibles de fournir des abris supplémentaires susceptibles de faire face au bombardement nigérian.

 

La forêt de Sambisa possède des avantages stratégiques phénoménaux en termes de géographie pour les djihadistes. Proche des frontières sur environ 800 kilomètres, les terroristes peuvent aisément frapper le Cameroun et, bien qu’elle ne soit pas juxtaposée à la région du lac Tchad ni au Niger, ses bois servent de base de protection idéale pour planifier et lancer des assauts dans ces régions proches tout en constituant une zone de repli sûr. Après l’extension maximale du domaine d’opération de Boko Haram entre 2013 et 2014 au Nigeria, le groupe est en perpétuelle régression depuis les interventions étrangères voisines pour finalement se replier dans cet ultime sanctuaire de végétation. Cependant, les atouts de la forêt de Sambisa ne se limitent pas à un simple intérêt géographique et à une couverture de l’œil aérien, il s’agit également d’une véritable jungle-forteresse, ralentissant quiconque veut y pénétrer.

 

Les soldats sont bloqués par la végétation épineuse et les véhicules militaires ne peuvent pas passer tous les obstacles rocailleux. La saison des pluies n’arrange rien en transformant le terrain en véritable marécage. Progresser dans la forêt de Sambisa suppose donc de construire des ponts et de faire de routes, ce qui ralentit considérablement la percée. De plus, au-delà des obstacles végétaux et naturels, la forêt est également minée par les djihadistes, ce qui ralentit d’autant les militaires venus les déloger. Les terroristes sont, par ailleurs, extrêmement mobiles et connaissent le terrain, ce qui leur permet notamment de fuir leurs poursuivants. La somme de ces facteurs explique pourquoi le Nigéria a longuement attendu que les terroristes de Boko Haram se replient dans ces bois avant de pouvoir réellement y pénétrer. La bataille de la forêt de Sambisa  s’est déroulée du 22 avril 2015 au 23 décembre 2016. Un an et demi pendant lesquels l’armée nigériane s’est méticuleusement enfoncée dans la végétation, capturant ou détruisant les camps des djihadistes les uns après les autres.

 

Annoncé comme détruit au cours de cette bataille, il semblerait pourtant que le groupe Boko Haram (divisé entre d’un côté l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest et le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad d’Abubakar Shekau ayant fait sécession en 2016) ait réinvestit son refuge historique de Sambisa, poursuivant son incessante guérilla. Le 3 janvier 2018, les armées du Nigéria, du Niger, du Tchad et du Cameroun lancent l’opération « Deep punch 2 », une nouvelle offensive dans la forêt de Sambisa pour tenter, une nouvelle fois, de déloger les terroristes en ciblant précisément Abubakar Shekau. Cependant, malgré des coups d’éclats conséquents, les armées se confrontent aux mêmes problématiques que 2 ans auparavant, ce qui questionne sur  la véritable nature de la difficulté à éradiquer Boko Haram.

 

     ·   Un groupe terroriste semblant toujours renaitre de ses cendres, un sanglant phénix nourris par une incessante et interminable rhétorique vengeresse

Au final, le problème chronique des forces armées étatiques face à la perpétuelle résurgence de Boko Haram ne tient pas nécessairement à l’excuse d’une quelconque forêt dense aussi impénétrable soit-elle. De toute façon, depuis sa scission interne, la forêt de Sambisa est occupée de nouveau par le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad d’Abubakar Shekau tandis que l'État islamique en Afrique de l'Ouest d’ Habib Yusuf (dit Abou Mosab al-Barnaoui) occupe le bassin du lac Tchad. Les deux groupes ont des sympathisants principalement dans l’Etat de Borno, mais également dans d’autres Etats du Nigéria. Le groupe a plusieurs fois été annoncé comme « totalement anéanti » depuis 2015 et ce de la bouche des militaires et des politiques jusqu’au président de la République lui-même. Cependant, celui-ci est toujours revenu de ses cendres… Reprendre la forêt une nouvelle fois, détruire un nouveau « Camp Zairo », ne soldera pas le problème. A vrai dire, on peut même se demander si la nouvelle stratégie des forces de défense du territoire nigérien qui cherchent à se concentrer sur l’élimination des chefs de Boko Haram résoudra réellement l’insurrection de manière pérenne.

 

Au départ, le groupe Boko Haram était une secte, une organisation religieuse soucieuse de porter les intérêts du Nord musulman marginalisé au sein d’une des plus grandes puissances économiques d’Afrique. L’application de la Charia avait pour but d’interpeller le gouvernement central sur l’Etat désastreux du Nord du pays. Son application était incomplète, rudimentaire et très parcellaire car les revendications étaient d’abord d’ordre social. Cependant, la forte répression, notamment dans l’Etat de Borno, a radicalisé la secte. Défaite, c’est sous l’égide de son second leader, Abubakar Shekau, qu’elle devient un groupe terroriste qui s’en prend violemment à la population et non  plus qu’au pouvoir politique. Et alors s’est enclenchée la rhétorique vengeresse qui perdure encore jusqu’à aujourd’hui et qui empoisonne les tentatives de médiations et de retour à la paix.

 

Les principes islamiques que convoquent Boko Haram dans son organisation sont totalement rudimentaires en comparaison des Shebabs ou de l’EI. Les prisonniers ayant été libérés par l’armée nigériane racontent que les tribunaux des djihadistes ne respectent pas les lois islamiques et que peu de mentions soient en vérité faite à la religion autrement que devant les caméras et de routines des discutions. De plus, Boko Haram est un foyer accueillants nombre d’étrangers mais pas nécessairement des radicalisés. En effets, les ex-prisonniers racontent que les terroristes parlent un grand nombre de langues diverses venant de toute la sous-région. Pour certains, ce sont des bandits étrangers venues trouver une seconde chance à travers l’organisation. Mais pour d’autres, ce sont des ex-civils voisins eux aussi marginalisés dans leurs propres pays. Boko Haram n’est pas réellement un conglomérat d’acteurs fanatiques, mais plus un rassemblement d’insatisfaits protestataires s’étant radicalisés.

 

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigéria, estime que depuis le début du conflit en 2009, l’armée nigériane a tué plus que Boko Haram et se pose une simple question : quand les forces de sécurité annoncent avoir tué 300 djihadistes dans un village de 300 habitants, étaient-ils vraiment tous terroristes ? Ainsi, entre les assauts et attentas de Boko Haram d’un côté et la répression étatique de l’autre, la population civile se trouve coincée entre l’enclume et le marteaux. La coalition armée empêcher les cultivateurs de cultiver et les pêcheurs de pêcher tandis que Boko Harem laisse planer le spectre de l’insécurité perpétuelle sur la vie de la population (non financé par l’EI, les djihadistes se payent sur le pillage). Celle-ci, déjà très pauvre, ne peut se développer, elle rejoint les rangs de miliciens ou des terroristes en opposition à la faction qui a commis les exactions. Ainsi, le moteur des djihadistes/rebelles, c’est la vengeance. Ce fut le moteur premier de l’insurrection de 2009 puis la contre-insurrection qui s’en est suivie et c’est toujours le même qui anime la rancœur aujourd’hui. La peur des autorités et de la torture incite à la rébellion et aux attentats kamikazes. Quand l’armée nigériane attaque, elle tire, elle tue. Ses règles d’engagements sont d’une violence aveugle car l’impunité règne – Les assassins de Mohamed Yusuf n’ont jamais été inquiétés et c’était une des revendications à la base de l’insurrection – C’est un cycle de représailles interminables, un serpent vengeur qui se mord la queue.

 

La « paix par la force » que veulent imposer les forces nigérianes ne semble être qu’une chimère à la fois improbable et irréalisable. Conflit meurtrier d’une violence inouïe, les armes ne sont que la solution d’une partie du problème, mais la partie la plus infime. La vraie question est celle du développement et de la lutte contre la pauvreté dans le Nord. Cependant, le gouvernement nigérian continue de demander des fonds pour lutter contre Boko Haram tout en détournant une partie de celle-ci… La solution de l’amnistie semble impensable au Nigéria mais c’est pourtant l’approche que semblent favoriser ses voisins. Pour exemple, le Niger a proposé des repentis et des amnisties au terroristes souhaitant se rendre, tandis que le Tchad relâche les pêcheurs du Lac Tchad recrutés de force par Boko Haram. Ils savent que ce sont des marginalisés ou des kidnappés et que ce n’est pas la religion qui les soude aux terroristes. En permettant un pardon judiciaire et la reprise des activités économiques, ces deux pays entendent bien ainsi briser le cycle de la vengeance pour donner un frein durable à la rébellion. Cependant, cette solution reste encore fictive au Nigéria où l’utopique pardon étatique et judiciaire ne saurait empêcher une vindicte populaire en représailles des meurtres passées des futurs ex-membres du groupe terroriste. Au Nigéria, les racines de la rhétorique vengeresse semblent être enracinées tellement profondément après des années d’exaction de toute part que l’on peut se demander comment faire advenir cette paix qui semble à la fois si impossible et si lointaine.

 

 

 

Bastien MOLLET

Assistant au chef de la Commission Exécutive,

Chargé de l'analyse des conflits armés

Organization of African Youth for Peace

 

OAYP
26/07/2018

LA GUERRE DU SAHEL : LE NIGER FACE A DES DÉFIS SÉCURITAIRES CONSIDÉRABLES DANS UN CONTEXTE RÉGIONAL DÉFAVORABLE - De la nécessité de coordonner les actions entre sécurité, développement et gouvernance

Forces spéciales nigériennes se préparant contre Boko Haram à Diffa 26 mars 2015 - @ Joe Penney / REUTERS
Forces spéciales nigériennes se préparant contre Boko Haram à Diffa 26 mars 2015 - @ Joe Penney / REUTERS

Dans la nuit du vendredi 18 au samedi 19 mai 2018, une attaque au Niger dans le petit hameau de Aghay – dans la commune rurale de Inates – fait 17 morts parmi les civils. Les victimes sont toutes peules, renvoyant aux rivalités communautaires qui touchent le Niger notamment dans sa zone frontalière avec le Mali.

 

Ce conflit intercommunautaire constitue un enjeu supplémentaire de taille qui se superpose aux préoccupations sécuritaires d’un Etat déjà durement affecté par Guerre du Sahel. Comment le Niger fait-il face aux enjeux géopolitiques régionaux en matière de sécurité intérieur et de défense ? Comment la concurrence peul/touareg a-t-elle pu dégénérée à ce point ? Que cherchent à protéger les occidentaux au Niger ? Où est passée l’aide étrangère tant vantée ? Quelles politiques pour relever les défis du développement, de la gouvernance et de la jeunesse ? 

 

              · Le Niger, acteur longuement touché par les Rebellions Touaregs et par la Guerre du Sahel, des blessures profondes et continues difficiles à refermer

 

Le Niger était déjà le théâtre de contestation communautaire de longue date avec les Rébellion Touaregs. On peut particulièrement citer la rébellion de 1990 qui avait mené à l’accord de paix de Ouagadougou du 27 mars au 15 avril 1995 avec l’Organisations de la résistance armée (ORA) touarègue où le gouvernement nigérien avait donné des garanties pour ne plus marginaliser les populations Touaregs à travers un développement économique, social et culturel du nord du pays. Cependant, les Touaregs considèrent que les termes de cet accord n’ont pas été respectés et les exactions de l’armée nigérienne à leur égard déclenchent une réaction armée qui conduit à la Rébellion de 2007 qui s’achèvera avec les accords de paix du 7 octobre 2009.

 

A peine sortie de cette crise, le Niger se retrouve emporté dans la Guerre du Sahel. Les premiers accrochages meurtriers avec les combattants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) débutent lors du passage à la nouvelle année le 30 décembre 2009 et le 1er janvier 2010  à Tlemss, dans la région de Tahouaen. Des affrontements sporadiques de basse intensité auront lieu au cours des années 2010 et 2011 entre les forces de sécurité nigérienne et les djihadistes. Un tournant majeur est franchi en janvier 2013 quand le Niger décide de participer, au sein de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA), à l'intervention militaire au Mali. Les conséquences pour le pays sont lourdes. Les groupes terroristes maliens des Signataires par le sang et le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) lancent une attaque coordonnée le 23 mai 2013 contre le camp militaire d'Agadez et la mine d'uranium d'Arlit. Le bilan s’élève à 24 militaires nigériens tués contre 10 kamikazes (ce sont les premiers attentats suicides au Niger). C’est le début d’une lutte d’une intensité bien plus féroce et meurtrière entre le gouvernement nigérien et les djihadistes. Boko Haram n’est pas en reste puisque le 1er juin 2013, deux gardiens de la prison de Niamey sont tués par des détenues du groupe terroriste avant que 22 des leurs n’arrivent à s’évader.

 

Le Niger n’est pas un acteur passif du conflit sahélien. Du 9 au 10 octobre 2014 forces françaises et l’armée nigérienne lancent l’Attaque de Tchibarakaten et ciblent un convoi d’Al-Mourabitoune (groupe née le 22 août 2013 de la fusion du MUJAO et des Signataires par le sang). Les terroristes sont écrasés et les armes en provenance de Lybie sont saisies et détruites. En représailles, le 30 octobre 2014, la localité de Mangaïzé est prise pour cible par les terroristes qui tuent neuf soldats nigériens avant de libérer 58 détenus de la prison de Ouallam. En 2016, les djihadistes venus du Mali intensifient leurs incursions faisant plus d’une soixantaine de victimes parmi les forces de sécurité nigérienne au cours de l’année. Les combats meurtriers se poursuivent pendant l’année 2017 contre les différents groupes terroristes et principalement AQMI. Le 5 juillet 2017, avec l’Attaque de la vallée du Midal, le Niger est pour la première fois victime de la nouvelle alliance terroriste du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM). Cette alliance rassemble les groupes djihadistes d’AQMI, d’Al-Mourabitoune, du Front de libération du Macina (FLM) et d’Ansar Dine depuis le 1er mars 2017. Les dernières attaques recensées se sont déroulées au village de Goubé le 12 mars 2018 et ont couté la vie à 3 gendarmes. De son côté, Boko Haram semble revenir en force en frappant le Niger avec un triple attentats-suicides le 4 juin 2018 à Diffa faisant une dizaine de morts. Pour contrer ces attaques, le Niger emploie aujourd’hui 15% de son budget à la défense (en comparaison, la justice atteint difficilement 1% du budget).

 

              · Une concurrence entre populations nomades Peuls & Touaregs se répercutant dans le rapport de force géopolitique régionale

 

Il est intéressant de constater qu’après chacune de leurs attaques, les djihadistes se replient toujours au Mali ou au Nigeria. En effet, le Niger ne connait pas de groupes terroristes endogènes sur son sol mais doit faire face à d’innombrables incursions de groupes armés venant de ses voisins maliens et nigérians. En s’impliquant dans la MISMA puis dans la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) et enfin dans la force armée à venir du G5 Sahel (en plus de constituer une base de projection sahélienne pour les opérations françaises Serval puis Barkhane), le Niger constitue un ennemi naturel pour les djihadiste. Le pays possède une position stratégique majeure pour les groupes terroristes dans la mesure où il constitue une zone de transit connue pour les armes et les combattants en provenance de la Lybie vers le Mali.

 

Les groupes terroristes se partagent les attaques sur le territoire national en fonction de leurs bases de repli. Boko Haram se centralise sur la frontière nigériane au sud-est, le GSIM se concentre plus sur le nord-ouest du pays (département de Tchirozérine dans l’Agadez et département du Tchintabaraden dans la région de Tahoua) tandis que le groupe État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) – particulièrement actif au Niger depuis 2016 – se concentre plus sur la région de Tillabéri au sud-ouest (Département de Tera, Tillaberi, Ouallam et Filingué). L’EIGS cherche en effet à s’implanter au Niger dans la continuité de sa stratégie visant à se concentrer sur la bordure frontalière Mali-Niger-Burkina appelée Liptako-Gourma. Cette zone possède plusieurs avantages majeurs permettant une installation durable, notamment le fleuve Niger et de nombreuses ressources enfouies (mais inexploitées), des populations nomades – notamment Peuls Tolobé et Touaregs (dont Tamasheq noir Bella) qui sont en compétition pour l’utilisation des terres et un certain vide administratif laissant ses habitants livrés à eux-mêmes. C’est donc une zone idéale pour l’implantation d’un pouvoir informel tel que l’EIGS ou tout autre groupe djihadiste qui peut ainsi disposer d’un vivier de populations insatisfaites à recruter.

 

L’attaque de Inates dans la nuit du 18 au 19 mai 2018 renvoie à l’opposition communautaire entre les deux populations majoritaires à la frontière Niger-Mali : les Peuls et les Touaregs. En effet, les assaillants auraient vraisemblablement cherché à venger les 16 Touaregs récemment assassinés au Mali dans le village de Tchigin Bawel le 18 avril dernier par de jeunes Peuls. Depuis plusieurs mois, des deux côtés de la frontière, les populations Peuls accusent les Touaregs de commettre des exactions à leurs égards et les communautés Touaregs accusent les Peuls de collaborer avec les terroristes. Faisant face à une pression démographique intense (le Niger a le plus haut taux de fécondité au monde avec 7,6 enfants par femme) et une sécheresse accrue, les Peuls nigériens cherchent des terres pastorales en remontant la frontière vers le nord du Mali. La zone étant un lieu de lutte entre groupes terroristes et forces armées, les nomades sont alors instrumentalisés pour choisir un camp dans un conflit qui ne les concerne pas.

 

Les Touaregs ont des groupes d’autodéfense reconnus comme le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et le Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA) qui collaborent activement avec les armées nationales et les forces françaises pour repousser les djihadistes et en particulier l’EIGS très actif à la frontière nigéro-malienne. En concurrence avec les Touaregs sur la question des terres dans cette même zone, certains Peuls sont amenés à aider ou rejoindre les rangs des djihadistes de l’EIGS, superposant ainsi les rivalités intercommunautaires avec la Guerre du Sahel. Au début du mois de mai 2018, les Peuls accusaient le MSA et la GATIA des incursions en territoire nigérien pour les persécuter. Les groupes d’autodéfense Touaregs clament ne faire que traquer les membres de l’EIGS et rejettent les accusations de persécutions en assurant ne pas traverser la frontière.

 

Pour faire cesser les abus dont ils se disent victimes, notamment de la part des Bambaras, les Peuls maliens se sont récemment organisés en milice d’auto-défense et ont créé l’Alliance pour le salut du Sahel (ASS) et entendent bien également protéger les Peuls du Burkina Faso des chasseurs dozos et ceux du Niger contre les Touaregs. De même, en réaction, les Dogons maliens ont également crée leur propre milice sous le nom de « Dan na Amassagou » (« les chasseurs qui se confient à dieu » en langue locale) pour se protéger des Peuls. Les tensions montent de plus en plus entre les communautés maliennes et les conséquences (notamment un cycle incessant de meurtres vengeurs et de représailles) pourraient aisément débordés des frontières pour se répercuter sur le Burkina Faso et le Niger.  

 

              · Le Niger, pays aux nombreuses richesses enfouies : un Etat pivot dans la lutte contre le terrorisme et l’immigration courtisé par les puissances occidentales

 

De par son emplacement géostratégique au Sahel, le Niger se trouve dans une position délicate avec ses voisins. Chaos libyen au nord-est, instabilité malienne à l’ouest et Boko Haram au Sud. Ainsi, pays frontalier du Mali sans héberger de groupes terroristes sur son sol, il sert de base arrière à l’opération Barkhane et accueille sur son sol des bases américaines. Le Nord du pays est connu comme une zone de trafic en tout genre qui approvisionnement l’ensemble de la région, il s’agit donc d’un Etat névralgique dont le contrôle permettrait, entre autre, de s’attaquer à l’un des moyens de financement principal des groupes djihadistes, ce qui incite les puissances occidentales, notamment française (présente à Niamey, Aguelal, Madama) et américaine (Niamey, Aguelal et bientôt Agadez), à s’implanter dans le pays.

 

Cependant, il est également possible de voir en cet ancrage militaire étranger d’autres buts que la sécurité du peuple nigérien et notamment la protection des intérêts occidentaux. Tout d’abord, il est possible de constater un manque flagrant de coopération entre les occidentaux et les forces de sécurité nigériennes en matière de renseignement. Le kidnapping du 15 octobre 2016 et l’attaque du 17 octobre de la même année peuvent paraitre surprenant alors que les américains et les français déploient une technologie de surveillance (drones et avions) très avancée sur l’ensemble des zones à risques du Niger. Cela amène irrémédiablement la population nigérienne à remettre en cause l’utilité de cette présence de forces étrangères censées assurer sa sécurité.

 

En effet, les occidentaux possèdent des intérêts stratégiques capitaux au Niger. La France est la première concernée, notamment à travers l’exemple célèbre des mines d’uranium qu’exploite la société Areva au nord du pays, minerai essentiel pour les centrales nucléaires françaises. De même, le Niger constitue une place de choix dans le dispositif de l’opération Barkhane en connectant le Tchad au Mali dans un mécanisme d’acheminement (par terre et par air) crucial permettant le transfert important d’hommes et de matériels entre les deux pays. On estime d’ailleurs qu’en 2016, le Niger abritait plus de militaires français sur son propre sol que sur le territoire malien (pourtant principal théâtre d’opération) ou tchadien (qui accueille pourtant le poste de commandement interarmées française). De son côté, l’Allemagne a également des intérêts miniers en exploitant également l’uranium à travers la compagnie Urangeselschaft, actionnaire dans la SOMAÏR (Société des Mines de l’Aïr), filiale d’Areva. Quant aux Etats-Unis, ceux-ci se sentent concernés par les activités terroristes régionales pour leur propre sécurité nationale depuis le 11 septembre 2001 et déploient un important dispositif de surveillance aérienne au Niger pour observer l’ensemble du Sahel. Bien que la Chine n’ait pas de base militaire au Niger, elle est cependant présente dans le secteur pétrolier avec la Société de raffinage de Zinder (SORAZ) fruit des relations entre la China National Petroleum Coorporation (CNPC) et le gouvernement nigérien. De plus, sans compter également l’exploitation d’autres ressources classiques autres que le pétrole et l’uranium (comme, le charbon), le pays possède également sur son sol des métaux rares cruciaux pour la fabrication des produits de haute technologie susceptibles d’attiser la convoitise des puissances étrangères.

 

De plus, le Niger est connu comme étant un lieu de passage central dans les routes migratoires allant d’Afrique sub-saharienne jusqu’en Europe. Les migrants passent principalement par le Niger pour rejoindre les pays du Maghreb ou la Lybie pour traverser la Méditerranée. La politique européenne d’immigration a renforcé les liens entre l’Union européenne et les Etats clefs dans les routes de migrations. L’Europe cherche à « externaliser » le plus possible son asile en créant des « hots spots » pour traiter les cas des demandeurs d’asiles directement sur place dans les pays du Sud pour éviter leur arrivée massive sur le territoire européen. Dans cette optique, le Niger a accepté de criminaliser les activités de passeur, mais également d’héberger deux hots spots (Niamey et Agadez) sur son territoire alors que les nigériens eux-mêmes n’immigrent que très peu et ne visent généralement pas l’Europe. Ces postes sont ainsi clairement consacrés aux autres migrants subsahariens de passage au Niger.

 

Ces Hots Spots ont de nombreux effets pervers. Ils attirent d’autres populations qui ne bougent pas d’habitude comme les soudanais qui ont décidé de tenter leur chance d’obtenir l’asile de cette manière sans avoir besoin de faire le chemin jusqu’en Europe. De même, cette politique migratoire au Niger encourage l’Algérie à renvoyer les migrants qu’elle expulse dans le désert nigérien pour qu’ils rejoignent le hot spot d’Agadez ou la Lybie par leurs propres moyens, mais nombreux sont ceux qui meurent à l’abri des regards de la sorte. De plus, ne pas obtenir l’asile par les hots spots ne dissuade pas les migrants de rester au Niger ou de repartir chez eux. Ils poursuivent leurs routes vers l’Europe même s’ils doivent emprunter des chemins encore plus dangereux. De ce fait, malgré les bénéfices tout à fait discutables de ces politiques, ce point nous indique en quoi – au-delà de l’intérêt en matière de sécurité et d’intérêts miniers – le Niger constitue également un enjeu migratoire pour l’Occident qui entretiennent le « pays africain le plus aidé par l’Europe ».

 

              · Des territoires désertés par l’Etat et une jeunesse dynamique, des défis capitaux en matière d’éducation, de développement et de gouvernance

 

Ainsi, les nigériens se posent des questions sur la souveraineté de leur Etat face aux puissances occidentales qui n’auraient pas nécessairement des buts aussi nobles que la sécurité du Sahel. Nombreuses sont les accusations contre ces forces étrangères sur le territoire national nigérien qui entretiendrait l’insécurité pour être les seuls à pouvoir investir dans le pays et maintenir celui-ci dans un état de sous-développement. Les militaires nigériens eux-mêmes dénoncent une inefficacité de la présence des occidentaux et une atteinte à la souveraineté de leur pays. La confiance des nigériens en la légitimité de la présence française et états-unienne est fortement entachée.

 

Cependant, les Etats de la communauté internationale, accordent beaucoup d’aides financières et logistiques au Niger pour l’aider dans son développement qui est reconnu – à très juste titre – comme le moyen de pérenniser la paix d’une manière bien plus durable que par les armes. L’Allemagne a, par exemple, bien compris cela en concentrant sa politique extérieur dans cette région sur le volet du développement et non pas par la rhétorique guerrière, agissant ainsi en complémentarité de ses alliés et non pas en doublon. La sécurité et le développement vont de pair car l’un ne peut prospérer sans l’autre et c’est bien sur cette dialectique que reposent la durabilité et la solidité de la paix à cette triple-rencontre des frontières où les principales revendications relèvent de l’absence des services de l’Etat.  

 

En effet, la sécurité par les armes mène à une sécurité physique, temporaire. Celle-ci permet ensuite de se concentrer sur le développement qui passe par une valorisation économique des ressources et leur exploitation qui doit mener à une sécurité matérielle des habitants locaux. Enfin, être sûr que les bénéfices puissent être tirés par les autochtones, l’Etat, qui réinvestit ces endroits auparavant délaissés, doit reprendre le leadership et veiller à la bonne redistribution des gains et l’effectivité de la prestation des services étatiques par une bonne gouvernance. Ces trois piliers que constituent sécurité, développement et gouvernance, sont la clef de voûte d’une paix pérenne et stable.

 

Ainsi, le principal défi auquel doit faire face le Niger est celui du développement et notamment celui de la valorisation économique de ses territoires. Au vu du caractère transfrontalier du terrorisme et des rivalités intercommunautaires, ce problème doit se régler avec le concours des Etats voisins (tout comme le problème de Boko Haram ne peut être résolu sans l’aide du Nigéria). En la matière, l’Autorité de Liptako-Gourma est une initiative tripartite (issue d’une collaboration entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger) pour promouvoir les ressources du Liptako-Gourma, à cheval sur les trois frontières. Agriculture, élevage, pêche, infrastructures hydrauliques énergétiques et industrielles, ressources enfouies minières (manganèse, phosphate, calcaire à ciment, fer, gîtes aurifère), etc… Le potentiel de cette zone est immense, mais l’Etat y est absent et ce sont les terroristes qui l’occupent à présent. L’enjeu est de taille : le Liptako-Gourma représente un foyer de plus de 16 millions d’habitants sur 370 000 km2, mais c’est bien la résolution de ce problème qui pourra mettre fin à la Guerre du Sahel pour de bon.

 

Cependant, « Tayi tawri » (« les temps sont durs », en haoussa) comme le clame la population. Le Niger est avant dernier au rang de l’indicateur de développement humain (IDH) juste après la République centrafricaine (un Etat touché de plein fouet par la guerre civile), mais paradoxalement il s’agit également du pays africain le plus aidé par l’Union européenne. Les nigériens dénoncent la captation de ces aides par des organisations non gouvernementales (ONG) étrangères alors que la population se trouve dans une misère massive et que les promesses d’investissements étrangers restent encore au stade de promesse plusieurs mois après signature... Ces contradictions engendrent irrémédiablement frustration et exaspération de la part de la population qui doit déjà faire face à l’augmentation du prix de l’eau et de l’électricité du fait de nouvelles taxes. Ainsi, la situation semble, pour l’instant, assez défavorable pour permettre une résolution proche du conflit au Sahel dans le sens où la population semble ne pas pouvoir s’approprier les solutions à ses problématiques car elle se trouve privée des moyens de mettre en œuvre son propre développement. L’un des aspects les plus préoccupants de ce contexte est le risque que représente cette situation difficile et délicate si elle se perdure et qu’elle se répercute trop durement sur la jeunesse.

 

En effet, au Niger, ces enjeux de sécurité, développement et gouvernance se conjuguent avec le défi de la jeunesse. Dans un pays où presque 70% de la population a moins de 25 ans et où le taux de fécondité est le plus élevé du monde, la jeunesse représente à la fois un atout considérable et un risque majeur. La nuance entre les deux tient à une chose en particulier : l’éducation. A ce titre, il est intéressant de regarder la répartition du budget nigérien en fonction des promesses et des réalisations. Promettant 25% du budget de l’Etat consacré à la l’éducation, celui-ci avoisine en vérité environ 10%. Cependant, de grands efforts ont déjà été réalisés et l’on peut notamment citer la création par l’État de 15 000 nouvelles classes entre 2011 et 2016. Reste encore que le gouvernement nigérien poursuive ces efforts, car une jeunesse éduquée et dynamique représente ensuite une population avertie et actif pour pousser et encourager les efforts de son pays.

 

 

Bastien MOLLET

Assistant au chef de la Commission Exécutive,

Chargé de l'analyse des conflits armés

Organization of African Youth For Peace

OAYP

12/06/2018

COMMENT LA MAURITANIE EST-ELLE ARRIVÉE A ÉRADIQUER LA MENACE TERRORISTE SUR SON SOL? Histoire d'un retentissant succès contre les groupes armés sahéliens

4ème groupe spécial d'intervention (GSI) de l’armée mauritanienne en 2011, @ James André / FRANCE 24
4ème groupe spécial d'intervention (GSI) de l’armée mauritanienne en 2011, @ James André / FRANCE 24

Le retour des touristes européens au Sahara mauritanien et la réouverture prochaine de la ligne aérienne Marseille-Atar après 6 longues années d’absence vient souligner les efforts qu’a engagés la Mauritanie dans la lutte contre le terrorisme sur son territoire national.

 

L’arrivée au pouvoir du président Mohamed Ould Abdel Aziz par un coup d’Etat en 2008 vient mettre fin à l’instabilité politique du pays. Après avoir placer la sécurité nationale comme première priorité avec beaucoup d’effort, le pays n’a plus connue d’attaque djihadiste sur son sol depuis 2011. Comment la Mauritanie a-t-elle réussi à rétablir sa sécurité nationale aussi vite ? Comment son armée défaite s’est-elle reconstruite pour devenir si efficace ? Quelle est la recette de ce succès contre le terrorisme ?

 

              · La Mauritanie, cible historique du GSPC/AQMI : les défaites passées d’une armée nationale disloquée et mal adaptée à la menace terroriste

 

Ayant déjà subi de nombreux revers en 1975 lors de son opposition au Front Polisario en envoyant de jeunes troupes fraichement enrôlées et non entrainées en plein désert, l’armée mauritanienne sort meurtrie de ses défaites au Sahara occidental jusqu’aux accords de paix en 1979. Aucun effort n’est engagé pour moderniser l’armée à la suite cet échec. Le 4 juin 2005, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) attaque le camp de Lemgheity au nord du pays. L’armée ne fait pas le poids face aux djihadistes : quinze soldats sont tués et la garnison est pillée. En représailles à son engagement au Mali contre les groupes armés, la Mauritanie doit à présent faire face à la menace terroriste sur son propre sol.

 

Cette attaque n’était que la première d’une longue série qui reprend lorsque le GSPC se renomme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) le 25 janvier 2007. Dès le 24 décembre de la même année, 4 touristes français sont tués dans une attaque à l'est de la ville d'Aleg et le 6 août 2008, une embuscade contre une patrouille militaire provoque la mort de 12 soldats à Tourine. Dans la nuit du jeudi 31 janvier 2008 au vendredi 1er février 2009, un groupe armé tire sur l’ambassadeur d’Israël sans réussir à le toucher. Pendant l’année 2009, un ressortissant américain est tué le 23 juin et le 8 août, un attentat-suicide près de l'ambassade de France à Nouakchott blesse trois personnes, dont deux gendarmes français. Le 29 novembre de la même année, 3 humanitaires espagnols sont enlevés sur la route Nouadhibou-Nouakchott. En 2011, une quinzaine de soldats sont tués au cours d’une attaque dans l’Adrar. Mais depuis ces incidents, la sécurité semble être revenue dans le pays.

 

         · Arrivée au pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz, la reconstruction d’un Etat en lambeau et la mutation d’une force de sécurité à présent implacable

 

Alors qu’un civil, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, est élu président de la république en avril 2007, le pays reste instable notamment aux niveaux économique et sécuritaire qui provoquent un mécontentement populaire. Dès mai 2008, le pays connait une crise constitutionnelle qui plonge le pays dans une instabilité politique qui fragilise le pouvoir en place. Le 6 août 2008, l’arrivée au pouvoir de l’ex-général Mohamed Ould Abdel Aziz par un coup d’Etat vient très vite mettre fin à cette situation intenable. Cependant, cette ascension ne stoppe tout d’abord pas l’insécurité qui plane sur la Mauritanie.

 

L’embuscade de Tourine de 2008 – qui intervient un mois à peine après la prise de pouvoir d’Ould Abdel Aziz – constitue un tournant majeur dans la politique de défense mauritanienne. En effet, Nouakchott n’est prévenue que bien trop tard de l’attaque du fait d’une chaine de commandement précaire et la réponse étatique tarde de par l’incapacité des militaires à se projeter dans le nord de leur propre pays. L’armée doit compter sur des civils pour lui fournir des véhicules et envoyer des renforts pour reprendre la zone. Cette incident met indiscutablement en évidence l’inaptitude de l’armée mauritanienne et convainc définitivement Mohamed Ould Abdel Aziz d’enfin prendre la situation en main. Après des décennies d’inaction pour réformer une armée en lambeau, sous-payée et mal équipée, le nouveau pouvoir décide d’abord accroître le moral en augmentant graduellement les soldes et en fournissant logement et équipements aux militaires.

 

L’accent est mis sur l’entrainement (par des formateurs français) et l’équipement (américain) : le budget alloué à la défense augmente sans retenue. Une unité spéciale pour lutter spécifiquement contre la menace terroriste est créée en 2011 au sein de la nouvelle armée mauritanienne : les groupements spéciaux d’intervention (GSI). Cette nouvelle force se concentre sur la frontière nord-est avec le Mali là où AQMI est le plus actif. Ces soldats, à présent bien entraînes et équipés, connaissent le terrain et sont particulièrement mobiles pour faire face à un ennemi lui aussi extrêmement volatile.

 

Ces forces peuvent opérer librement dans cette partie du Sahel dans la mesure où leur zone d’action – ancien carrefour de trafic de drogues et d’armes – est depuis interdite aux civils pour constituer une zone tampon où il est possible d’ouvrir immédiatement le feu sur tout individu suspect sans sommation. Depuis, aucune base djihadiste n’a pu prendre racine sur le territoire mauritanien, que ce soit à la frontière malienne où dans l’intérieur du pays. Les services de renseignements mauritaniens sont eux aussi renforcés avec le Bureau d’étude et de documentation (BED), une unité de contre-espionnage qui a réussi à infiltrer tous les groupes armées délivrant ainsi des informations fiables et utiles dans la lutte anti-terroriste. Ces services de renseignement conduisent également une coopération active avec les pays voisins qui a permis de prévenir avec une efficacité redoutable les attentats islamistes, notamment dans la capitale Nouakchott et ses alentours.

 

Les GSI interviennent régulièrement au Mali en réalisant des coups d’éclat comme le 24 juin 2011 dans la bataille de Wagadou. La tentative de riposte des djihadistes contre une garnison mauritanienne frontalière le 5 juillet de la même année se soldât par un échec retentissant pour AQMI qui n’a plus depuis lancé d’assaut contre le territoire mauritanien. Cependant, le pouvoir est conscient que la question du terrorisme ne peut être réglée par un seul pays en voyant les djihadistes se réinstaller dans la forêt de Wagadou d’où ils avaient pourtant été délogés précédemment. La constitution des forces armées du G5 Sahel vient justement ancrer la lutte anti-terroriste mauritanienne dans toute la sous-région pour aider l’armée malienne convalescente à se reconstruire en participant activement à ses côtés dans cette lutte d’ampleur régionale. Il reste à espérer que le projet militaire du G5 Sahel puisse arriver à effectivité pour voir si cette initiative – censée mettre fin aux intérêts divergents et aux lacunes de coopération – peut vraiment porter à terme les espoirs qui reposent sur ses épaules.

 

         · Les leçons mauritaniennes en matière de lutte contre le terrorisme, un exemple dans la reconstruction d’un secteur de la sécurité efficace, cohérent et surtout, conscient

 

La Mauritanie a réussi à relever le défi sécuritaire sur son sol et la recette de ce succès passe d’abord par la restructuration du secteur de la sécurité nationale qui a été repensé et surtout adapté. Sous l’égide du président Mohamed Ould Abdel Aziz, l’armée a transformé sa doctrine pour lutter contre les terroristes avec leurs propres armes : la mobilité et l’autonomie. Dans le Sahel, les GSI se déplacent en pick-up et n’ont pas de base fixe. Les conditions sont difficiles pour ces soldats qui sont relayés après 3 mois entier passé dans le désert. Les troupes ont été formées et équipées sur le modèle d’AQMI et des Touaregs d’Ansar Dine pour pouvoir engager le combat avec la même aisance et poursuivre efficacement l’ennemi dans sa retraite.

 

L’accent est mis sur la prévention comme l’illustre les nombreux points de contrôles éparpillés sur l’ensemble du territoire (on compte 87 point de contrôle entre Nouakchott et la frontière malienne) qui filtrent efficacement la population et dissuadent les terroristes. Le BED sait que les djihadistes disposent d’arme de qualité à la suite de la chute de Kadhafi et du pillage des casernes libyennes. Pour y faire face, l’armée est équipée d’armement de pointe américain et d’appareil aérien de qualité. Le budget alloué à cette sécurité est certainement le point névralgique expliquant cette efficacité. Des dizaines de millions de dollars ont été investies dans l’armée depuis l’arrivée au pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz, transformant ses forces de sécurité en armée efficace. La Mauritanie met les moyens dans sa sécurité et c’est surement là qu’est la différence.

 

Au-delà de l’efficience de l’appareil sécuritaire, la doctrine d’approche de lutte contre le terrorisme est également cohérente avec une vision claire et des objectifs définis. Lors des opérations, aucune différence n’est faite entre les trafiquants de drogues, de cigarettes, de carburants et les djihadistes. Mohamed Ould Abdel Aziz sait parfaitement que le nord du pays était un axe privilégié de trafic et que ceux-ci alimentent les réseaux terroristes, leur permettant notamment d’acheter armes, munitions, véhicules et médicaments. De même, Nouakchott investie dans la déradicalisation et s’ancre solidement au nord pour expliquer à travers des oulémas que l’islam malékite prône la tolérance et non la violence. Enfin, la Mauritanie est tout à fait clairvoyante sur le fait qu’un seul Etat ne peut avoir, seul, la réponse aux problèmes du Sahel. C’est pourquoi le pays compte s’investir pleinement dans l’initiative du G5 Sahel au sein de laquelle il est appelé à jouer un rôle important en tant qu’acteur aujourd’hui incontournable de par ses succès dans le domaine sécuritaire. La coopération régionale est à présent reconnue comme le meilleur moyen de lutter contre AQMI et les mouvements armés au Sahel en général. Reste à espérer que les différends puissent être mis de côté pour le salue de ce projet commun.

 

Bien que les succès militaires de la nouvelle armée mauritanienne soient à mettre en avant, la réussite du pays dans la lutte anti-terroriste ne se limite pas à l’aspect purement sécuritaire. En effet, l’un des derniers atouts majeurs de la Mauritanie dans sa lutte contre le terrorisme est sa lucidité sur les origines profondes de cette contestation armée. Nouakchott est consciente que la problématique du Sahel est avant tout un problème de développement, de sentiment de délaissement par ses habitants et de l’absence des services que devrait normalement procurer l’Etat. La pauvreté et la sécheresse touchent particulièrement le nord de la Mauritanie, du Mali et du Niger et les groupes djihadiste ont su exploiter cette détresse à leur avantage si bien que ces populations sont devenues des viviers de recrutement terroriste qui s’exportent dans toute la région. En effet, en achetant des produits locaux qui restimulent une économie agonisante et en soutenant les populations locales (fourniture de médicaments, d’arme pour se défendre, etc…), les groupes terroristes sont parfois vus comme des alternatives crédibles à l’Etat qui leur apporte sécurité et prospérité.

 

L’armée mauritanienne cherche donc à renouer avec ces populations nomades en leur apportant ce dont elles ont besoin pour se substituer aux groupes armés en fournissant elle-même des médicaments, des vivres et en creusant des puits pour s’attirer la sympathie des habitants. C’est sur cette voie qu’il faut poursuivre les efforts pour empêcher les populations de tomber du côté des rebelles. Cependant, la lutte anti-terroriste peut également être néfaste pour ces populations et les conflits peuvent entraîner des destructions environnementales (comme par exemple la forêt de Wagadou en 2011) qui pénalisent socialement et économiquement les riverains. Le développement est pourtant la clé de la problématique sahélienne car tant qu’elle n’est pas résolue, les rangs djihadistes ne cesseront de se renouveler dans un cycle mortifère. Il ne faut pas attendre la fin du conflit pour s’occuper de ces problèmes car le conflit ne cessera pas tant qu’ils ne seront pas résolus.

 

 

Bastien MOLLET

Assistant au chef de la Commission Exécutive,

Chargé de l'analyse des conflits armés

Organization of African Youth For Peace

OAYP 

25/04/2018

OJAP - ANALYSE / SITUATION SÉCURITAIRE AU BURKINA FASO : entre menace terroriste croissante et rupture de confiance sociale

Attaque du 15 janvier 2016 à l'hôtel Splendid à Ouagadougou, @ Issouf SANOGO / AFP 18/01/2016
Attaque du 15 janvier 2016 à l'hôtel Splendid à Ouagadougou, @ Issouf SANOGO / AFP 18/01/2016

La double attaque du 2 mars 2018 contre l’état-major des armées burkinabés et l’ambassade de France à Ouagadougou vient rappeler le poids que fait peser la menace terroriste sur le Burkina Faso.

 

Entre l’instabilité politique à la suite de la chute de Blaise Compaoré fin 2014 et les attaques terroristes à répétitions qui frappent le pays depuis 2015, l’actuel Burkina Faso peut-il faire face aux défis sécuritaires qui planent sur son territoire ? Pourquoi le pays est-il devenu la cible du terrorisme ? Où en est la réforme des forces de sécurité tant attendue pour contrer la menace ? Les forces du G5 Sahel constitue-t-elles une réponse adéquate au cas burkinabé ? Une approche stricto-militaire est-elle pertinente ?

 

      · Le Burkina Faso, un acteur de plus en plus engagé dans la Guerre du Sahel : la mutation d’un acteur passif en une cible prisée des djihadistes

 

Conscient de la menace que constitue l’éparpillement des groupes djihadiste aux Sahel à la suite de leur défaite en Algérie, le Burkina Faso s’est très tôt impliqué dans la Guerre du Sahel.  Revêtant d’abord le rôle d’interlocuteur de par la proximité de certains membres du gouvernement avec les groupes armés (notamment pour négocier avec les terroristes afin de libérer des otages occidentaux) le rôle que le Burkina Faso entendait jouer dans ce conflit a évolué. En effet, au regard de l’effondrement de son voisin malien dans ce contexte d’insécurité régionale, le régime de l’ex président du Faso, Blaise Compaoré, décide de s’impliquer pleinement dans le conflit sahélien d’abord en tentant de jouer au médiateur fin 2012 puis en s’engageant activement au sein de la MISMA puis de la MINUSMA début 2013.

 

Ayant envoyé des casques bleu au Mali, servant d’arrière base aux troupes françaises et ayant rejoint le G5 Sahel, le Burkina Faso devient une cible de choix pour les groupes terroristes. Jusque-là épargné par la menace djihadiste sur son sol, la chute de Blaise Compaoré précipite le pays dans l’instabilité politique et sécuritaire. En effet, les services de renseignements burkinabés étaient structurés autour de l’ancien chef de l’exécutif et de ses proches (le conseiller Moustapha Ould Limam Chaf, le général Gilbert Diendéré, …) entretenant de bonnes relations avec les groupes djihadistes. Chassé du pouvoir par une insurrection populaire en novembre 2014, Blaise Compaoré laisse derrière lui un Etat morcelé et des forces de sécurité affaiblie. Plus qu’une cible de choix, le Burkrina constitue surtout une cible facile pour les terroristes qui n’ont maintenant plus aucune raison d’épargner le pays. Le Pays des hommes intègres connait son premier attentat djihadiste le 23 août 2015 contre un poste de gendarmerie d’Oursi, le premier d’une longue série qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

 

      · Une situation sociale, économique et politique difficile, La délitation de la société burkinabé

 

Comme tous ses voisins sahéliens, le Burkina Faso est touché par des failles d’ordre socio-économiques (considérées comme des facteurs principaux de la radicalisation djihadiste) qui fragilisent le tissu social. L’économie du pays est vulnérable, dépendant grandement des conditions climatiques, de la fluctuation des cours mondiaux des matières premières et des aides extérieures. Le Burkina Faso occupe une place économique mitigé en Afrique de l’Ouest. 6ème pays avec le produit intérieur brut (PIB) par habitant le plus faible de la sous-région, le Burkina est également le 2ème pays avec l’indicateur de développement humain (IDH) le plus bas par rapport à ses voisins. Le nord du pays, en contact avec la bande sahélo-saharienne, constitue la région la plus pauvre et la plus vulnérable.

 

La jeunesse burkinabé, représentant près de la moitié de la population, est la première touchée par la pauvreté et se voit limiter l’accès à l’intégration sociale malgré son dynamisme. Le taux d’alphabétisation (en constante augmentation), notamment chez les jeunes ruraux, reste tout de même très faible et la problématique de l’accès aux terres cultivables n’est toujours pas résolue. De plus, la jeunesse urbaine est particulièrement touchée par les phénomènes de drogue (le pays étant auparavant un pays de transit, le commerce illicite y a prospéré avec le temps), de tabagisme, d’alcoolisme et de délinquance. Facteurs favorables à la protestation intérieure grandissante contre l’Etat burkinabé.

 

Mais la problématique commune reste celle du chômage qui touche de plein fouet l’entièreté de la jeunesse burkinabé (représentant l’écrasante majorité des chômeurs alors qu’elle est diplômée pour beaucoup) qui, frustrée, tente alors de rejoindre l’Europe, aspirant à une vie meilleure. Une mésaventure passant par les zones djihadistes qui pousse nombre d’entre eux à intégrer les groupes terroristes et de servir ensuite au sein de ceux-ci pour déstabiliser les Etats voisins ou miner la sécurité intérieure du Burkina Faso.

 

Affaibli, le Burkina Faso accuse d’un déficit de sécurité qui le rend aussi vulnérable à la criminalité. Pour combler ce vide et se protéger des bandes de voleurs de bétails, des groupes d’auto-défense « koglwéogo » se constituent en milieu rural. Ces milices se substituent à l’autorité de l’Etat, s’appropriant des prérogatives de puissance publique en définissant des couvre feux, en percevant une taxe et en arrêtant des suspects. Ces groupes s’occupent également de rendre la justice et d’ordonner des amandes, mais l’application de ce pouvoir ne se fait pas sans bavure. On recense de nombreux cas d’atteinte aux droits de l’Homme dont des cas de torture, d’humiliation, de règlement de compte ainsi que de détention arbitraire. Cependant, faute de ne pouvoir obtenir une meilleure protection de la part de l’Etat burkinabé, les koglwéogo sont largement soutenus par la population rurale où ils portent les revendications sociales des habitants qui se sentent vulnérables et oubliés.

 

      ·  La réforme de l’armée burkinabé et la force armée conjointe du G5 Sahel, des solutions militaires prometteuses pour répondre aux défaillances sécuritaires

 

Le défi sécuritaire est de taille, mais quelles sont les moyens dont dispose le Burkina Faso pour y faire face ? Force est de constater que la réponse étatique passe principalement par l’appareil sécuritaire et notamment militaire. En effet, une longue réforme des forces de sécurité burkinabés a été entreprise à la suite de la chute de Blaise Compaoré pour dépolitiser l’armée. La première pierre fut posée par la proposition de suppression du  fameux Régiment de sécurité présidentielle (RSP) qui ne se fit pas sans difficultés au niveau politique (étant même à l’origine d’une tentative de putsch manqué du 16 au 23 septembre 2015). Cet événement permit d’accélérer la réforme de l’armée burkinabé avec la dissolution effective du RSP le 25 septembre 2015.

 

Pour poursuivre les réformes, une nouvelle force de protection du président fut immédiatement créée : le Groupement de sécurité et protection républicain (GSPR) composé de membres de l’armée de terre et de la gendarmerie. De plus, dès octobre 2016, le Burina Faso reconstruit son service du renseignement en créant l’Agence nationale de renseignements (ANR) pour lutter contre la menace terroriste. Cependant, la participation de l’armée au gouvernement de transition et l’exclusion des acteurs civils tout au long du processus de réforme a amené à un constat paradoxal : le processus de dépolitisation de l’armée – but pourtant visé – à mener à sa surpolitisation, ce qui pourrait, à l’avenir, être source de tension interne sans compter que des éléments de l’ex-RSP réfugiés en Côte d’Ivoire sont déjà à l’origine de tentatives de déstabilisation du Burkina Faso en janvier 2016 et dont une autre tentative aurait été avortée en octobre de la même année.  

 

Mais quand n’est-il de l’efficacité de cette nouvelle armée face à la menace du terrorisme djihadiste ? En règle générale, l’armée du Burkina Faso était reconnue en Afrique de l’Ouest pour sa discipline et même si la chute de Blaise Compaoré l’a momentanément affaiblie, celle-ci semble s’être très vite reconstruite. Cependant, les résultats ne sont pas satisfaisant et les failles de sécurité illustrées par les attentats de Ouagadougou du 15 janvier 2016, du 13 et 14 août 2017 et du 2 mars 2018 qui exhibent la porosité des frontières burkinabés ainsi que les limites de son nouveau dispositif de renseignement. Le vrai problème est que les forces de sécurité burkinabés ne sont pas habituées à réagir à ce genre d’attaque. Il convient de noter que de nombreux attentats ont aussi été déjoués par le Groupement des forces antiterroristes (GFAT) formé par le Groupe d'intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) français.

 

L’armée burkinabé a stabilisé ses dépenses militaires autour d’un chiffre honnête en comparaison à ses voisins selon les chiffres du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), mais celles-ci restent encore insuffisantes pour assurer la sécurité nationale. Même si elle est bien formée, ses moyens ne suivent pas pour permettre de réellement entretenir son entrainement. De même, les zones frontalières du Burkina avec le Mali et le Niger restent extrêmement poreuses et les attaques de postes de gendarmerie se font de plus en plus nombreuses, contribuant à exacerber les tensions au nord entre les locaux et les réfugiés accusés de soutenir les terroristes.

 

La force conjointe du G5 Sahel apparaît alors comme une initiative bienvenue pour répondre de manière globale au déficit sécuritaire du Burkina en cherchant à assurer la sécurité de toute la sous-région en combattant les terroristes de façon coordonnée dans tout le Sahel. La mutualisation des coûts et l’abondance des fonds étrangers pour ce projet permettraient au Burkina Faso d’augmenter ses moyens militaires et de développer sa capacité de projection et d’action pour une meilleure efficacité. La régionalisation du conflit impliquant une réponse militaire régionale, le G5 Sahel peut permettre à l’Etat Burkinabé de lutter plus efficacement que jamais contre la menace djihadiste pour protéger son territoire et sa population.

 

      · Conclusions et recommandations, de la nécessité pour le Burkina Faso de renouer le dialogue sociale en intégrant les acteurs civils pour rebâtir la confiance en l’Etat

 

Tout d’abord, il convient de constater que les réformes de l’armée burkinabé ne sont pour l’instant que d’ordres organiques et opérationnels. La doctrine de l’armée – et surtout sa politisation – semble inchangée. De plus, même si des unités de renseignements et anti-terroristes sont créées, on ne peut que remarquer l’absence de stratégie anti-terroriste globale. En effet, la doctrine des forces de sécurité (datant des années 2004-2005 selon les textes législatifs)  n’a pas été remise en question depuis la chute de Blaise Compaoré alors que la situation, elle, a bel et bien évolué.

 

Ainsi, la meilleure solution possible pour répondre à ce problème semble être d’inciter le Burkina Faso à suivre les recommandations du forum national sur la sécurité d’octobre 2017, appelant à une plus grande participation des acteurs civils. En effet, les militaires n’ayant été jusqu’ici que les seuls dépositaires de leurs réformes, celles-ci semblent inadaptées à répondre aux besoins sécuritaires de la population, entraînant une perte de crédibilité qui a débouché sur la formation des koglwéogo pour assurer elle-même sa sécurité. Inclure d’avantage la population permettrait aux décideurs d’avoir une réelle estimation des besoins en sécurité des habitants au niveau local et d’élaborer ainsi des réponses plus adaptées.

 

L’implication de la société civile concourt également à l’obtention d’une expertise que les militaires ne détiennent pas forcément, notamment une recontextualisation des enjeux dans un cadre plus large tout en ne se limitant pas à une conception stricto-sécuritaire d’un problème en effet plus global. La participation accrue des acteurs civils – mesure de bonne gouvernance internationalement reconnue – permet aussi de contrer le déficit de confiance démocratique auquel fait face l’Etat comme l’illustre le faible taux de participation des burkinabés aux différentes élections. Ainsi inclure les civils dans un organisme de réflexion ou de pilotage des mesures sécuritaires et militaires semble plus qu’adapté au cas burkinabé qui va de même pouvoir compter sur un fort appui financier pour mettre en place cette politique de défense avec le soutien du G5 Sahel.  Il convient de profiter de ce forum national sur la sécurité pour entamer une véritable réforme du secteur de la sécurité (incluant évidemment la société civile) pour obtenir une authentique doctrine de lutte contre le terrorisme qui soit à la fois renouvelée, cohérente, globale et surtout adaptée.

 

Cependant, bien que plus que nécessaire, le recours à l’appareil militaire semble insuffisant pour répondre à l’ensemble du problème sécuritaire burkinabé. Au-delà de la réaction au phénomène terroriste, il convient de voir sur le long terme et de chercher à éliminer les causes profondes de la radicalisation djihadiste. L’Etat burkinabé doit recouvrir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire et renouer le dialogue social avec ses citoyens. Ici encore, l’implication de la société civile semble être la solution la plus recommandable pour répondre à cette problématique. Il sera alors possible d’identifier les causes de radicalisation et de lutter contre celles-ci au niveau le plus micro en passant non plus nécessairement par l’appareil militaire, mais aussi par les projets de développement social.

 

Ainsi, l’éducation doit être plus soutenue pour former des citoyens conscients des dérives terroristes et les opportunités d’emplois doivent être multipliées pour permettre à la jeunesse burkinabé de s’épanouir. Pour cela, l’Etat devrait notamment mener des politiques de facilitation à l’emploi, des incitations à l’embauche et de l’aide à la création d’entreprise. La question du prix d’une telle politique est bien entendu problématique, mais le soutien que va recevoir le Burkina Faso du G5 Sahel ne se limite pas qu’à un appui militaire et contient également un volet intégralement consacré à l’aide au développement. Jean-Marc Gravellini, responsable de l’Unité de Coordination de l’Alliance Sahel (rassemblant les principaux bailleurs de fonds du G5 Sahel) a notamment affirmé que « le développement et la sécurité devront aller de pair au Sahel : l’un ne peut exister durablement sans l’autre ». L’intelligence du projet a bien été de prendre en compte les causes profondes du conflit, notamment la pauvreté qui touche l’ensemble de la bande sahélo-saharienne. En luttant contre celle-ci, il est possible de contrer efficacement le terrorisme sur le long terme. Reste alors à espérer que le programme puisse arriver à effectivité et que les fonds soient formellement utilisés à cette fin.

 

 

Bastien MOLLET

Assistant au chef de la Commission Exécutive,

Chargé de l'analyse des conflits armés

Organisation de la Jeunesse Africaine pour la Paix

OAYP

07/04/2018

ÉCHEC de la diplomatie de la paix au Burundi :

PRÉMICES D’UN NOUVEAU GÉNOCIDE EN AFRIQUE?

Violentes manifestations à Bujumbura en juillet 2015, suite à la réélection de Pierre Nkurunziza

Depuis fin avril 2015, date à laquelle le président sortant Nkurunziza a été autorisé par la Cour constitutionnelle à briguer un troisième mandat, un large mouvement de contestation est apparu dans l’ensemble du Burundi. Après un putsch raté de l’opposition en mai 2015, Pierre Nkurunziza est réélu le 27 juillet 2015 dans un climat de guerre civile et d’élection critiquée par les observateurs internationaux. Une grande partie de la jeunesse burundaise non partisane, favorable au changement, a pris pacifiquement le chemin de la rue et s’est rangée derrière l’opposition. La réaction du régime ne s’est pas fait attendre et la répression a été violente et sanglante.

Pour redorer son image et asseoir sa légitimité, le président burundais tente de rassembler la majorité de la population derrière lui en marginalisant la minorité Tutsi (qui représente environ 15% de la population burundaise), remettant ainsi en question le système institutionnel d’équilibre politico-ethnique défini dans les accords d’Arusha en 2000. 

Au moment où plusieurs tentatives de médiation ont échoué et que le gouvernement de Nkuurunziza refuse de s’asseoir à la table des négociations, la situation, dans l’ombre de l’actualité, se dégrade de jour en jour.

Outre le génocide perpétré contre la même ethnie Tutsi au Rwanda voisin, les souvenirs de la longue guerre civile, qui avait fait 300 000 morts au Burundi en 1993 et 2006, sont encore dans la mémoire de l’ensemble des burundais.

Alors que le Burundi était souvent cité au début des années 2000 comme le parfait exemple de la réussite des interventions de consolidation de la paix ou de réconciliation post-conflit, tout semble à refaire …

 

  • Burundi, des signes alarmants faisant planer l’ombre d’un génocide

On retrouve aujourd’hui plusieurs signes précurseurs, pouvant faire redouter la résurgence du spectre de la violence ethnique dans ce pays d’environ 11 millions d’habitants, et par ricochet, la mise en place d’un potentiel génocide dont il serait intéressant de revenir sur les éléments cruciaux comme:

 

- la radicalisation croissante du pouvoir: Au début de la crise, en avril 2015, la candidature du président « contesté » Nkurunziza à un troisième mandat a clivé son parti, le CNDD-FDD (Conseil National pour la Défense de la Démocratie-Forces de Défense de la Démocratie) et a conduit à son éclatement. Il faut noter que les accords d’Arusha de 2000, socles de la réforme institutionnelle ayant permis de mettre fin à une longue guerre civile, interdisait toute possibilité pour un dirigeant d’enchainer plus de deux mandats à la tête du pays. Très rapidement, le cercle rapproché du président a légitimé la prise de fonction de leur proche en estimant que puisqu’en 2005, Pierre Nkurunziza avait reçu son premier mandat du Parlement (et non du suffrage universel), il pouvait exceptionnellement se représenter devant les électeurs en 2015. Cet argument peu convaincant, s’explique principalement par le fait qu’en avril 2014, le parti au pouvoir avait déjà tenté de modifier la Constitution sans succès.

 

Maintenant dominé par les éléments les plus radicaux du CNDD-FDD, le régime a fortement ethnicisé son discours.

 

Boycottées par les FNL (Forces Nationales de Libération), un important mouvement politique Hutu, et l’opposition en exil, les consultations « populaires » qui se déroulent sous l’égide de la Commission Nationale du Dialogue Inter-Burundais, ont tout d’un monologue du parti au pouvoir. « Nous devons avoir une nouvelle Constitution […] selon laquelle le président élu règne jusqu’à ce qu’il soit fatigué, règne à vie », a déclaré le député Nestor Nzeyimana du CNDD-FDD lors de la cérémonie d’ouverture le 19 janvier 2016. Un exemple anecdotique prouvant que le régime en place est en proie à une dérive autoritaire spectaculaire lorsque de sources policières, il est indiqué le 10 juin 2016 que onze lycéens burundais ont été incarcérés et inculpés d’outrage au chef de l’État pour avoir gribouillé de simples photos du président Pierre Nkurunziza.

 

-une polarisation ethnique grandissante : Certes, la situation du Burundi n’est pas tout à fait comparable à celle de son voisin rwandais il y a vingt ans. La société burundaise est plus mixte, la police et l’armée comptent des membres qui sont à la fois hutus et tutsis. De plus, parmi les opposants au régime et les victimes des représailles, on trouve tout autant des Tutsi que des Hutu.

 

Cependant, comme le fait remarquer le journaliste burundais Innocent Muhozi, « cela fait des années que le régime tente de faire glisser le débat politique sur le terrain de la haine ethnique ». Toujours selon lui, « il n’est pas facile de faire basculer les gens dans ce genre de folie. Mais des crimes de masse et de grands massacres restent possibles. Et la rhétorique haineuse du régime ainsi que ses actes criminels restent très préoccupants ».

 

En effet, des responsables publics dénoncent à la fois une domination tutsie au sein des organisations de la société civile et de la presse (un complot tutsi qui serait soutenu par le président du Rwanda Paul Kagamé) mais aussi le silence sur les massacres commis par les pouvoirs tutsi depuis l’indépendance. Certains responsables publics ont appelé à la violence et tenu des propos discriminatoires. Ainsi en décembre 2015, policiers, militaires fidèles au régime et miliciens ont ciblé la minorité Tutsi pour fracturer la société burundaise et provoquer un réflexe « ethnique » dans la perspective d’une nouvelle guerre civile. Le régime de Pierre Nkurunziza tente de renforcer l’assise de son pouvoir par l’institutionnalisation progressive de la terreur visant les Tutsi, ainsi qu’une organisation méthodique de la propagande et de la désinformation sous l’égide de Willy Nyamitwe « responsable de la communication » du président.

 

Le pouvoir affiche clairement sa volonté de mettre fin au consensus d’Arusha, mené par le médiateur Nelson Mandela et socle des institutions au cours de la dernière décennie. L’accord d’Arusha avait permis d’instaurer une refonte du système constitutionnel avec un partage relativement équitable du pouvoir entre les minorités, reposant sur des quotas ethniques. Si l’on revient sur les pourcentages de ces derniers, ils étaient de 50-50  au niveau des services de sécurité et de 60-40 au niveau des institutions civiles. Certes, on retrouve une certaine surreprésentation Tutsi mais la majorité Hutu pouvait tout de même conserver les clefs du pouvoir.  Sous couvert du « dialogue national » lancé par les radicaux du CNDD-FDD, le parti cherche à remettre en cause l’accord de paix.

 

Malgré le discours du gouvernement, la population ne semble pas pour l’instant retomber dans le piège des divisions ethniques : les affrontements n’ont pas pris une tournure communautaire et n’impliquent pour l’instant que les militants de l’opposition et les forces de sécurité. Néanmoins, le poison de la division ethnique, la peur et la pauvreté grandissantes minent la cohésion sociale et la coexistence politique, déjà fragiles avant la crise.

 

-violence en hausse et achèvement d’un processus de militarisation de la politique. En lien avec la dynamique autoritaire du pouvoir,  pour briser la résistance, le régime a décidé d’utiliser la violence et la force. Le pouvoir s’est servi du coup d’état avorté de Godefroid Niyombare pour lancer une répression sans limite, se manifestant par une traque des « manifestants » et des « opposants ».  Meurtres ciblés, arrestations arbitraires, disparitions, passages à tabac et viols se sont étendus de mois en mois. A partir de décembre 2015, le régime a lâché policiers et miliciens dans les rues, prétextant des « attaques de rebelles » qui se seraient réfugiés dans des « quartiers contestataires ». Un quadrillage de la ville a été mis en place, plusieurs lois liberticides décrétées et la plupart des radios privées ont été détruites.

 

Il est vrai qu’officiellement tous les burundais, sans exception ethnique, sont touchés par la répression. Cependant, il faut noter que de jeunes hommes ont été arrachés de leurs maisons et systématiquement abattus, parfois seulement parce qu’ils présentaient la supposée « morphologie tutsi ». Des organisations de défense des droits de l’homme, tel que la FIDH, ont dénoncé l’existence de fosses communes, de nombreux cas d’exécutions sommaires et d’assassinats ciblés. Au total, environ deux cents hommes ont été liquidés en une seule nuit, leurs corps emmenés vers des fosses communes pour éviter tout dénombrement (5 fosses auraient été reconnus par Amnesty International).

 

Selon un religieux qui a travaillé à la défense des droits de l’homme auparavant, « si Nkurunziza tient, c’est en partie grâce au régime d’intimidation qu’il a mis en place ». Et dans ce régime, « les Imbonerakure jouent un rôle essentiel. Ils quadrillent les collines, voient toutes les tendances. Ce sont des mouchards efficaces et, surtout, ils ne dépendent pas de l’administration locale. Un Imbonerakure peut avoir plus de poids qu’un administrateur parce qu’il a des soutiens à la présidence ».

 

Même l’ONU, dans ses rapports rendus public, les accuse de remplir des fonctions qui ne devraient pas être les leurs. Zeid Ra’ad Al Hussein, le haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, en a parlé comme d’une « milice, qui appuie ouvertement le gouvernement, se montre de plus en plus agressive et agit en totale impunité ». En 2014, le Bureau des Nations Unies au Burundi avait fait état d’une probable distribution d’armes aux Imbonerakure et d’entraînements militaires dans l’est de la RD-Congo.

 

Chez les burundais, on pointe le rôle joué par les Imbonerakure au sein des comités mixtes de sécurité, des structures mises en place dans chaque province pour assurer la sécurité des citoyens, mais qui sont aujourd’hui perçues comme des outils de répression par les opposants. Ces derniers achèvent un processus de militarisation de la politique en marche depuis 2010, visant à effrayer la société civile, seule véritable contre pouvoir. On évoque enfin, comme à Bujumbura, leur participation aux arrestations et leur rôle dans certaines disparitions non élucidées (rien qu’à Ngozi, les défenseurs des droits de l’homme en ont dénombré huit en quelques mois). Mais les preuves manquent et le pouvoir a beau jeu de crier aux accusations sans fondements.

Imbonerakure, « yeux et oreilles » du régime, déguisés en manifestants
Imbonerakure, « yeux et oreilles » du régime, déguisés en manifestants

Imbonerakure, « yeux et oreilles » du régime, déguisés en manifestants

 

-fuite de nombreux burundais à l’étranger. Depuis avril 2015, environ 380 000 personnes ont abandonné leurs biens et familles pour se réfugier dans les pays voisins. Selon des observations fiables, ces fuites ont été méthodiquement provoquées par les milices, les Imbonerakure. Environ 50 % des femmes et jeunes filles qui ont pu quitter le Burundi avec leur famille auraient été victimes de viols collectifs.

 

Outre les opposants, des ruraux, des étudiants, des hommes d’affaires et une bonne partie de l’élite économique et politique ont quitté le pays. Environ un tiers des journalistes vit désormais à l’étranger et la jeunesse urbaine de Bujumbura paie un lourd tribut à la crise.

 

Cette hémorragie vide le pays de ses forces vives et illustre la rupture du pacte entre le régime d’un côté, et certains groupes sociaux de l’autre (les citadins de la capitale, la communauté tutsie qui craint un nouveau génocide et la vieille garde de l’armée).

 

-une opposition affaiblie qui manque de structure. L’opposition utilise la violence armée et reste très divisée sur le plan politique. En effet, le putsch raté du 13 mai 2015 a divisé le mouvement. Aujourd’hui, les opposants tentent de se regrouper autour de la campagne Halte au 3ième mandat, du mouvement Arusha ou du CNARED pour les exilés. Néanmoins, si les forces politiques se sont rapidement polarisées autour de leur désaccord vis-à-vis du scrutin présidentiel, les véritables revendications portent tout autant sur d’autres enjeux : les politiques foncières et de redistribution, une justice transitionnelle et moins corrompue, une consolidation démocratique avec plus de pluralisme, une profonde RSS …

 

D’autre part, l’opposition subit de plein fouet la répression, la censure et les lois liberticides prônées par le gouvernement. Les leaders d’opposition à ne pas avoir fui le Burundi sont arrêtés de façon arbitraire par la Police. Par exemple, Hugo Haramategeko,  président du parti d’opposition Nouvelle alliance pour le développement du Burundi (Nadebu) et haut fonctionnaire au ministère burundais de la santé, était l’un des rares opposants à ne pas avoir fui le Burundi depuis le début de la crise et arrêté le 9 mars 2016 par des hommes en uniforme de police, mais les forces de l’ordre nient toute implication.

 

Mi-mars 2016, seize membres du FNL, un autre parti d’opposition, ont été arrêtés pour réunion illégale. L’espace politique ne cesse d’être réduit au Burundi, ce qui est fortement dénoncé par Agathon Rwasa, ancien responsable du FNL : « Le droit de réunion est quand même consacré par la loi. Un bar, c’est un lieu public, après tout, on y entre quand on veut et on en sort quand on veut. Le pouvoir, la police, les renseignements cherchent toujours à ne pas permettre aux autres de pouvoir se réunir. Or, on ne peut pas faire de la politique si les gens n’ont pas le droit de se réunir. C’est pratiquement impossible ».

 

Le 7 juin 2016, le parti d’opposition FNL a publié une déclaration très virulente à l’encontre du parti au pouvoir, accusant le CNDD-FDD de « dérive totalitaire » et de vouloir « rétablir le système du parti unique ». Ces virulentes accusations de « bourreau du peuple » ou « miliciens » à l’encontre du pouvoir s’expliquent par le fait que début juin, Agathon Rwasa a été contraint d’annuler un déplacement dans trois communes de la province de Cibitoke, en raison de sa popularité. Suite à ces propos, plusieurs membres du FNL, parti qui n’est pas reconnue par les autorités de Bujumbura, ont été arrêtés avant d’être, pour la plupart, relâchés. Le porte-parole du CNDD-FDD, quant à lui, n’aurait jamais été joignable  pour réagir à ces évènements.

 

De manière globale, on observe donc un vrai clivage entre une opposition externe (regroupée autour d’une CNARED) qui boycotte une large part des négociations, et une opposition interne, qui pour sa part serait plus enclin au dialogue. Plusieurs individus accusent néanmoins cette dernière d’avoir été créée artificiellement par le gouvernement burundais, afin que les compromis prennent une tournure favorable envers le pouvoir central.  

 

-un risque de crise humanitaire grandissant. Tandis que les écoles ont de sérieux problèmes de fonctionnement, la malnutrition, le manque de médicaments et les épidémies saisonnières, vulnérabilités chroniques du Burundi, s’accentuent. L’économie subsidiaire et la pauvreté endémique dans les campagnes sont touchées de plein fouet par l’isolement du pays, malgré les multiples  et inefficaces politiques ruralistes du pouvoir. Selon de récentes estimations du PAM (Programme Alimentaire Mondial), 4,6 millions de Burundais sont en situation d’insécurité alimentaire (sur une population d’un peu moins de 12 millions de personnes) et un demi-million ont besoin d’aide alimentaire d’urgence. Dans la capitale Bujumbura, le nombre d’enfants souffrant de malnutrition sévère a doublé entre octobre et décembre 2015. D’après les derniers chiffres, 66% de la population burundaise vivrait sous le seuil de pauvreté.

 

Des difficultés propres aux zones de conflit apparaissent : restriction de l’accès humanitaire dans les quartiers contestataires, enfants traumatisés, augmentation des cas de viol, notamment. Face à la détérioration des conditions de vie des Burundais, le plan de réponse humanitaire des Nations Unies est largement sous-financé.

 

  • Echec de la consolidation de la paix et d’une diplomatie de sortie de crise

Jusqu’à son entrée de cette phase de quasi « guerre civile » depuis juillet 2015, le Burundi était considéré par beaucoup d’observateurs comme le fruit parfait d’un « peacebuilding démocratique » réussi, sous l’égide de Nelson Mandela.

 

Alors que la communauté internationale avait accompagné le Burundi tout au long des années 1990 pour mettre fin à la guerre civile, elle a estimé suite au premier mandat de Nkurunziza (2005-2010) que la situation était stabilisée. En réalité, le désengagement motivé et la surestimation des progrès ont pris le dessus sur une vision réaliste des choses : un conflit était déjà en pleine gestation.  Le désengagement progressif des Nations Unies s’est effectué à contre-courant de l’évolution politico-sécuritaire du pays, sous les pressions constantes des divers acteurs, et malgré les avertissements lancés par le Haut Commissariat pour les droits de l’Homme et certains cadres des Nations Unies.

 

Aujourd’hui, les puissances étrangères sont pour leur part une nouvelle fois divisées sur le dossier burundais, ce qui ne facilite pas une sortie de l’impasse. 

 

Au niveau régional, on retrouve un clivage entre, d’un coté le Rwanda voisin, qui est accusé d’apporter son soutien aux combattants de l’opposition burundaise en les faisant profiter de centres d’entrainements, et de l’autre, la Tanzanie, l’Ouganda et l’Afrique du sud qui n’ont aucune envie d’intervenir puisqu’ils estiment que le conflit est en voie de normalisation.

 

D’autre part, les organisations internationales et régionales sont incapables de faire face à la situation puisqu’elles n’ont pas réussi à trouver une position commune ni sur le renouvellement d’un troisième mandat de Nkurunziza, ni sur le déploiement d’une possible mission de paix au Burundi. Le blocage se retrouve une nouvelle fois dans les dissensions internes des organisations (avec des intérêts divergents en fonction des puissances) mais aussi sur la crainte d’une sur-dégradation de la situation puisque Nkurunziza a clairement déclaré qu’il refuserait toute intervention étrangère sur le sol burundais. Au sein du conseil de l’ONU, la Russie et la Chine sont d’ailleurs peu enclins à intervenir militairement au Burundi malgré l’inquiétude de l’ex-Secrétaire Général Ban Ki Moon, qui écrivait dans un rapport envoyé au Conseil de sécurité le 14 avril 2016 : « La situation sécuritaire au Burundi demeure précaire, au point d’en être alarmante ». Dans ce rapport, il déclarait que déployer une force pouvant aller jusqu’à 3 000 hommes constituait « la seule option qui pourrait fournir une certaine protection physique à la population », mais que la préparation de la mission pourrait prendre des mois et présenter des défis logistiques.

 

Néanmoins, rien de tout cela n’a abouti, la mission d’interposition (Maprobu) n’a jamais vu le jour et les divisions internes se ressentent très bien au niveau des résultats. En effet, en 2016, seulement un quart des observateurs et experts ont pu être déployés dans le pays.

 

De surcroit, au niveau de la médiation de sortie de crise, les négociations semblent une nouvelle fois au point mort.

Le médiateur Benjamin Mkapa et le président burundais Pierre Nkurunziza, le 13 décembre 2016

Tout d’abord, l’ancien président de la FIFA Stepp Blatter ou encore l’ex-président béninois Thomas Yayi Boni, avaient tenté d’intervenir pour offrir à Nkurunziza une belle porte de sortie. Les deux hommes ont rapidement été éconduits. L’ONU et les puissances occidentales ont fait le choix de laisser les organisations régionales gérées le dossier, par crainte d’accusation de « néocolonialisme ». L’Union Africaine, et plus spécialement la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est,  se sont alors emparées de la complexe mission de faire retomber la poussée de fièvre burundaise. Paradoxalement, le premier choix du médiateur s’est porté sur le président Yoweri Museveni, en place en Ouganda depuis une trentaine d’années. Devant sa non-cceptation par une large partie de l’opposition burundaise, puisque considéré trop proche de Bujumbura, puis l’ex-président tanzanien Benjamin Mkapa a été finalement nommé nouveau facilitateur. Le choix de cette autorité reconnue et respectée dans la région des Grands Lacs était porteur d’espoir puisque ce diplomate expérimenté connaissait parfaitement les acteurs burundais. En effet, il avait joué un rôle crucial au coté de Nelson Mandela dans l’élaboration des accords d’Arusha en 2000.

 

Néanmoins, la réunion du 22 mai 2016, attendue depuis plusieurs mois s’est transformée en rendez-vous manqué. Des acteurs importants de l’opposition externe (du Cnared-Giriteka notamment) n’y étaient pas conviés et il n’y a pas eu de discussion directe entre le gouvernement et les quelques opposants présents. Malgré le soutien actif de l’UA et de l’Organisation Sous Régionale des Etats de l’Afrique de l’Est au facilitateur, une large part de l’opposition (CNARED en tête), a récusé son statut de neutralité en raison de certains de ses propos en décembre 2016 lors d’une visite à Bujumbura. Benjamin Mkapa avait alors affirmé que le troisième mandat de Nkurunziza était « légitime » et mis en exergue la nécessité de se tourner vers les élections de 2020, ralentissant une nouvelle fois la voie du compromis. Ainsi, le 16 janvier 2017, une nouvelle réunion qui devait avoir lieu à Arusha entre les hauts membres du CNARED et Benjamin Mkapa a été boycottée par 18 membres sur les 24 invités.

 

  • Prétendue sanction de la communauté internationale comme moyen de pression

Pour encourager les parties à s’engager dans de véritables pourparlers, les garants de l’accord de paix d’Arusha disposent de plusieurs leviers directs :

 

-la suspension sélective de l’aide. Après les pays occidentaux, principaux donateurs bilatéraux, l’Union européenne a officiellement suspendu le 14 mars 2016 son aide directe. Principal bailleur de fonds du pays, elle espérait ainsi faire pression sur le gouvernement pour qu’il entame un véritable dialogue avec l’opposition. « Le coup a été très rude pour le pouvoir, même s’il a cherché à minimiser son impact », juge un diplomate européen sous couvert d’anonymat: « Le budget a été réduit de 25%, les recettes publiques sont en baisse. Toutefois, nuance Thierry Vircoulon, de l’International Crisis Group, il existe « deux économies parallèles au Burundi : l’économie formelle très concentrée à Bujumbura et l’économie rurale, peu monétisée, à la limite de la survie et qui concerne la majorité des Burundais, environ 90% de la population… ».

 

« Jusqu’ici, le gouvernement burundais s’en est sorti en ayant recours à des expédients tels que des coupes dans les budgets sociaux, la main tendue vers certains pays amis ou le recours à la planche à billets, mais la situation est en train de devenir critique », remarque, sous couvert d’anonymat, un haut fonctionnaire de l’ONU en poste à Bujumbura.

 

-le changement des modalités de financement du contingent burundais de la mission de maintien de la paix en Somalie, voire le renvoi de ce contingent.

 

Dans cette perspective, une meilleure coordination entre les acteurs internationaux est nécessaire.

Selon Thierry Vircoulon, « pour éviter la dérive vers un conflit ethnique, les Nations unies, l’Union européenne et l’Union africaine devraient appliquer des sanctions contre tous ceux qui tiennent des discours d’incitation à la haine et aux discriminations, et se mettre d’accord sur le déploiement au Burundi de plusieurs centaines d’observateurs des droits humains et de policiers internationaux, voire d’une force d’intervention en cas d’urgence »

 

D’autre part, le suivi des discours d’incitation à la haine devrait être renforcé pour prendre en compte les acteurs locaux que sont les Imbonerakure (hommes de l’ombre qui font régner la terreur) et les administrateurs communaux.

 

Afin d’atténuer au maximum l’impact de la crise économique et sociale sur les populations, les bailleurs devraient peut-être débloquer des fonds pour le plan de réponse humanitaire des Nations unies, et mettre en place un dispositif de suivi de la situation économique, nutritionnelle et sanitaire permettant de réagir rapidement et d’adapter au mieux les réponses aux besoins.

 

Le Burundi, petit pays de l’Afrique des Grands Lacs qui possède un des PIB les plus faibles de la planète, s’enfonce de jour en jour dans une crise de plus en plus grave. Une transition démocratique sabotée, sur fond de contestation sociale dû à un chômage de masse, menace de plonger le pays dans la guerre civile. Parallèlement à une crise humanitaire, un risque de génocide s’accroit progressivement suite aux tensions ethniques encore vives dans les esprits. Pour légitimer sa prise de fonction, le président Nkurunziza n’hésite pas à user d’une répression sanglante, encourager la militarisation de la politique et lancer des réformes de fond pour remettre en question les accords constitutionnels d’Arusha. Tous ces éléments sont la conséquence d’un « peacebuilding » au bilan plus que mitigé, dans lequel les grandes puissances, à la sortie d’une violente guerre civile, ont privilégiés la stabilisation du pays, plutôt que sa démocratisation. Alors que les autorités burundaises restent fermes sur leur position et que l’opposition semble toujours autant divisée, la diplomatie internationale et les tentatives de médiation sont obsolètes, faisant le jeu de Bujumbura. Pour leur part, les intérêts géopolitiques divergents des états au sein des organisations internationales et régionales paralysent complètement l’action de ces dernières. Aujourd’hui, la crise démocratique du grand voisin congolais place le Burundi dans l’ombre de l’actualité, et ce malgré les appels désespérés de nombreuses ONGs de protection des Droits de l’Homme. La situation sur place est plus qu’alarmante et demande des réponses rapides et adéquates pour amener les acteurs de la crise à trouver un attendu compromis. Et il est très peu probable que des solutions soient trouvées d’ici juin 2017, ultimatum que s’est fixé le médiateur tanzanien Benjamin Mkapa pour sortir le pays de ce bourbier…

 

LOBEZ Clément

Assistant analyste des OSP (Organization of African Youth for Peace)

OAYP

La CENCO : un médiateur indispensable en RDC

L’Eglise  catholique congolaise, institution religieuse au centre de la médiation, joue un rôle primordial dans la résolution pacifique de la crise politique en RDC.  En effet, après de longues négociations, la CENCO (Conférence Episcopale de la Nation Congolaise) a enfin trouvé un accord le 31 décembre 2016 entre la majorité gouvernementale et l’opposition. Ce compromis « de la Saint Sylvestre » est censé permettre de gérer pacifiquement une période de douze mois, avant la mise en place de nouvelles élections en décembre 2017. De nombreux défis et complications persistent, mais grâce à l’action de la CENCO, l’ex Zaïre est entrain d’éviter une nouvelle guerre civile, et c’est tout le peuple congolais qui bénéficie de son complexe travail de conciliation.

  • Une transition politique tendue qui pousse la RDC au bord du gouffre

Le président congolais, Joseph Kabila, catapulté au pouvoir en 2001, souhaitait repousser le scrutin présidentiel à 2018 alors que son mandat finissait le 18 décembre 2016. En effet, depuis le 18 février 2006 et l’inscription du principe de l’alternance dans la Constitution, il lui est formellement interdit de briguer un troisième mandat.

En réponse, une vraie contestation, menée par une opposition très divisée, est apparue dans l’ensemble du pays puisque une large partie de la population aspire au changement. En effet, la majeure partie des 70 millions de congolais souffre d’une pauvreté endémique alors que le pays regorge de richesses. Dès le début de la crise, de nombreux congolais ont d’ailleurs pris le chemin de la rue, armés de simples cailloux face à une garde présidentielle armée jusqu’aux dents. Plusieurs massacres faisant des centaines de morts ont eu lieu à Kinshasa.

Pour tenter de stopper cette spirale empirique, Kabila a fait appel à l’Eglise Catholique pour amener les différents acteurs à trouver une solution commune.

Le 31 décembre 2016, après d’âpres discussions, un accord a été signé. Il préconise que le président congolais Kabila pourra rester en place jusqu’au 31 décembre 2017, date de la tenue de nouvelles élections présidentielles auxquelles il ne pourra pas se représenter. D’autre part, durant cette période transitionnelle, le président Kabila sera dans l’obligation de se doter d’un premier ministre issu du Rassemblement de l’Opposition. En outre, le clan du dirigeant s’est engagé à ne pas modifier, ni réviser la Constitution et à ne pas faire appel à un référendum sur ce sujet sensible.

 

Néanmoins, cet accord reste très fragile puisqu’encore dernièrement, le président Kabila a court-circuité ce dernier et nommé par pouvoir discrétionnaire un de ses proches, Samy Badibanga, comme premier ministre. De plus, le décès du chef de file historique de l’opposition, Etienne Tshisekedi, a ralenti le processus de nomination d’un premier ministre et donc de sortie de crise. Joseph Kabila en aurait profité pour afficher une nouvelle fois son souhait de revenir à un simple référendum, proposition inadmissible aux yeux de l’épiscopat congolais puisqu’elle violerait le compromis politique trouvé. La CENCO n’a pas pour autant lâcher prise et les évêques tiennent toujours à réconcilier le camp du président avec les membres du Rassemblement de l’Opposition. Alors que jusqu'à mi-décembre, la CENCO devait systématiquement jouer le rôle d’intermédiaire, des négociations directes ont été relancées à plusieurs occasions entre les deux protagonistes

 

  • La complexe médiation de la CENCO et le risque d’effritement de son image

La CENCO a été missionnée par le chef de l’Etat, Joseph Kabila, pour faire sortir le pays de la crise suite aux différents résultats « mitigés » de l’Union Africaine sur le dossier. En effet, les discussions menées en septembre 2016 par le médiateur « facilitateur » togolais Edem Kodjo n’avaient permis d’aboutir qu’à un accord restrictif et partiel. Mgr Marcel Utembi, grand porte-voix de la CENCO, et ses frères évêques se sont donc démenés pour tenter d’élaborer un large consensus et éviter l’embrasement du pays. D’ailleurs, le président de la République congolaise voisine, Denis Sassou Nguesso, ne se trompe pas lorsqu’il qualifie la médiation de la CENCO comme « la dernière digue qui ne doit pas céder ».

 

L’Eglise catholique a été choisie comme médiatrice pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, dans un pays où la population est majoritairement (environ 40%) catholique, le clergé a historiquement détenu une place centrale dans la politique congolaise. Déjà à l’époque coloniale, l’Eglise Catholique était considérée comme un des 3 piliers du système congolais. En plus d’avoir créé les premiers résistants à la colonisation, elle a toujours été solidement organisée via un système hiérarchique bien défini. Tous ces éléments, associés à la mise en exergue de son pouvoir religieux, lui ont permis de conserver une vraie emprise sur la société, et surtout sur la sphère politique congolaise. Par exemple, alors qu’il est protestant et son épouse catholique, le président Joseph Kabila a fait le choix d’une cérémonie œcuménique lors de son mariage, peu avant la présidentielle de 2006. Cette anecdote très révélatrice s’ajoute au fait que le président de la RDC se doit de jurer devant « Dieu et la Nation » lors de son serment.

D’autre part, le statut censé être « impartial et neutre » des hautes autorités du clergé congolais leur a permis de se faire accepter à la fois par le camp du président mais aussi par l’Opposition. Enfin, cela correspondait bien à la volonté des deux protagonistes qui voulaient régler la crise au niveau national, sans permettre l’ingérence d’un spécialiste/intervenant étranger.

 

On a aujourd’hui 2 volets d'actions qui sont exercés par l’Eglise Catholique congolaise :

 

-une médiation directe « par le haut », présente au sommet de l’Etat. On retrouve ici le cas courant de médiation par le modèle 1+1, qui s’inscrit dans la volonté d’une « cogestion démocratique » ou d’un « bicéphalisme traditionnel » du pouvoir entre les deux protagonistes. En effet, la plus haute autorité au pouvoir conserve son poste tandis que son opposant principal occupe le second rôle au niveau de l’exécutif. Déjà sous Joseph Kabila, on avait même eu affaire à un modèle de médiation du type « 1+4 » puisque le partage du pouvoir avait été déjà effectué entre le président Kabila et 4 sous présidents (dont 2 issus des groupes armées du MLC et RCD). Cette technique est efficace pour trouver une solution sur du court terme (comme l’actuelle phase transitionnelle dans laquelle se trouve le Congo) mais en aucun cas elle ne répond en profondeur à la crise. C’est pourquoi, il est essentiel que des élections libres et démocratiques, prévues en décembre 2017, repartent sur de bonnes bases.

Les évêques congolais ont tenté tout au long des négociations d’amener les deux acteurs à dialoguer, proposer des solutions constructives ou mettre de l’eau dans leur vin, afin d’arriver à un accord de paix solide. D’ailleurs depuis mi-février 2017, alors qu’il avait fait du départ de Joseph Kabila une condition indispensable, le Rassemblement de l’Opposition a fait des concessions et accepté une cohabitation démocratique. Enfin, le fait que les discussions se déroulent dans un lieu privé, permet un meilleur dialogue via l’isolement des groupes de pression. Les médiateurs des pourparlers gardent la main et peuvent filtrer les informations qu’ils donnent à l’opinion publique.

 

-une médiation « par le bas ». L’Eglise catholique va devoir maintenant prendre son bâton de pèlerin pour convaincre au niveau local, la population congolaise du bienfait de l’API (Accord Politique Inclusif) du 31 décembre et gérer les multiples litiges entre les citoyens.

 

La tâche s’annonce difficile puisque les 18 et 19 février, le grand séminaire de Manole et la paroisse de St Dominique ont déjà été saccagés par des groupes de jeunes politisés. Le 27 février, lors de l’assemblée générale de la CENCO, les évêques se disaient « profondément peinés de constater la multiplication des foyers de violences sur la quasi-totalité du territoire, qui pourrait être le résultat d’une planification en vue de retarder ou d’empêcher la tenue des élections ». Alors que la CENCO arbitre un dialogue laborieux depuis trois mois, son image commence malheureusement à se ternir face à la difficile mise en application de l’accord du 31 décembre. Le statut de « sauveur » de l’épiscopat commence à être mis à mal et certains acteurs de l’opposition les accusent de se laisser intimider par le pouvoir, voir d’être trop partial envers ce dernier.

 

  • Une communauté internationale qui doit soutenir plus fermement le dialogue

La CENCO ne cesse de solliciter l’aide du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui tente de la soutenir comme il peut. Dans un communiqué, le secrétaire général adjoint de l’ONU aux opérations de maintien de la paix, Hervé Ladsous, a assuré que « la Mission et le Secrétariat [de l’ONU] demeureront activement et discrètement engagés en soutien aux acteurs politiques congolais afin de les encourager à continuer de faire preuve d'esprit de souplesse et de compromis. »

De son coté, la MONUSCO fait elle aussi de son mieux pour faire appliquer l’accord du 31 décembre.  Cependant, cette crise qui met à mal sa collaboration militaire avec l’Etat congolais, ne facilite pas son action principale de maintien de la paix qui passe par la neutralisation de plusieurs groupes rebelles de l’est du pays. Le fait que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, ait annoncé dernièrement vouloir renforcer la présence de l’ONU à l’approche des élections, avec l’arrivée de 320 nouveaux casques bleus en RDC, risque de ne pas améliorer les relations entre les deux acteurs.

De surcroît, même s’ils « appellent toutes les parties prenantes, à redoubler, de bonne foi, les efforts pour parachever promptement les pourparlers en cours », l’UE tout comme les grandes puissances (USA en tête), semblent peu concernés et ont été, dans les faits, peu actifs dans l’élaboration d’un dialogue. De simples sanctions économiques ont été mises en place à titre individuel contre des grandes personnalités du régime de Kabila, afin d’amener le gouvernement à négocier.

Enfin, la plupart des puissances régionales sont peu enclin à intervenir dans la crise puisque les dirigeants de ces pays ne sont pas les mieux placés au niveau du manque d’alternance politique. Que ce soit au Gabon, Cameroun ou encore Congo, le concept des « hold up » électoraux est malheureusement loin d’être inexistant.

 

 

De manière générale, il est donc indispensable que les organisations régionales (UA, CEEAC…) ou internationales (ONU) se rangent derrière le médiateur africain et renforcent l’autorité/crédibilité de la CENCO.

La RDC, rongée par le désespoir social et la lassitude d’un pouvoir majoritairement corrompu[1], est donc malheureusement au bord de l’explosion. L’ombre des années 1990 et de ses guerres d’une horreur indescriptible, planent de nouveau sur l’ex Zaïre. Rétablir le calme par la force serait la pire des solutions. Il est donc essentiel que la CENCO arrive à trouver un accord de paix, satisfaisant les nombreux protagonistes, afin que la RDC ne replonge pas dans une nouvelle guerre civile. Pour cela, et alors que sa popularité diminue de jour en jour, la médiation multiforme de l’Eglise Catholique congolaise doit être soutenue activement par la communauté internationale, et pas seulement par le Conseil de Sécurité de l’ONU. En effet, un dialogue constructif entre Kabila et les chefs de file du Rassemblement de l’Opposition, dans le but de mettre en application le compromis issu de l’accord 31 décembre 2016, pourrait éviter un embrasement de toute la région des Grands Lacs.

 

LOBEZ Clément

Assistant analyste des OSP (Organization of African Youth for Peace)

OAYP

[1] Dernière enquête de l’agence Bloomberg

Gambie: Médiation de la CEDEAO, un processus réussi?

La Gambie a connu dernièrement une grave crise politique qui a failli plonger ce petit pays du Golf de Guinée, enclavé dans le Sénégal, dans une situation chaotique. Alors que la CEDEAO, avait fixé un ultimatum à l’ancien président gambien, Yahya Jammeh, pour qu’il « lâche » puis lègue le pouvoir au président légitime, Adama Barrow,  une dernière médiation menée par Alpha Condé et Mohamed Ould Abdelaziz, a finalement abouti à une solution diplomatique. Le compromis trouvé a entrainé l’exil de Yahya Jammeh en Guinée équatoriale et ainsi mis fin à la forte possibilité d’envahissement de la Gambie par une coalition de forces armées menée par la CEDEAO. Le pays ayant frôlé la catastrophe, on peut alors se demander pourquoi les négociations ont été si longues et laborieuses ? En dehors de la simple volonté de monopolisation du pouvoir par un homme « prêt à se battre jusqu’à son  dernier souffle », l’association de plusieurs facteurs, dans lesquels les enjeux géopolitiques régionaux ont une place non négligeable, a en effet compliqué les choses.

 

  • La fin du règne de Yahya Jammeh : un dictateur à la poigne de fer dans un des pays les plus pauvres du monde

A sa grande surprise et après avoir reconnu sa défaite aux élections présidentielles du 1er décembre 2016, avec seulement 35% de votes en sa faveur, le président Jammeh est revenu sur sa décision moins d’une semaine après. Contestant la validité des résultats, en se réfugiant derrière des motifs d’irrégularité dans le comptage des voix, le dictateur s’est refusé à léguer le pouvoir à son adversaire et nouveau président légitime, Adam Barrow. Ce dernier, réfugié chez le puissant voisin sénégalais, a donc du prêter serment dans l’ambassade gambienne du Sénégal, le 18 janvier 2017.

Yahya Jammeh, en place depuis un coup d’état en 1994, a souvent été considéré et à juste titre, comme un homme peu fiable, de volte face. Il est accusé par les rapports annuels de plusieurs ONG (dont ceux de Human Rights Watch) d’avoir violé les droits de l’Homme fondamentaux (torture, répression disproportionnée…) et la liberté d’expression à de multiples reprises. La presse et l’opposition ont été muselées tout au long de ses mandats, souvent dans la violence et le sang.

La Gambie, pays complètement enclavée dans le Sénégal, souffre cruellement de la pauvreté et reste aujourd’hui, en termes de pourcentage, un des principaux foyers d’immigration de la région. La contrebande est malheureusement un des principaux revenus du pays. Depuis 2013, le président Jammeh avait fait le choix d’isoler sur le plan international son pays d’à peine deux millions d’habitants, notamment en sortant du Commonwealth. La raison officielle de cet isolement s’expliquerait par le fait que le dirigeant du pays craignait l’asservissement du pays par des puissances étrangères.

 

  • Une longue et difficile médiation, complexifiée par des enjeux géopolitiques régionaux

L’élément qui ressort le plus lorsque l’on fait le constat de cette crise politique, c’est que le président Jammeh a finalement réussi à imposer son agenda et sa ligne de conduite à la CEDEAO tout au long des négociations. Cette crise a une nouvelle fois montré combien les divisions internes sont toujours présentes au sein même de l’Organisation et ainsi expliqué sa prudence et ses hésitations excessives.

Alors que deux premières tentatives de médiation tentées par les pays anglophones avaient lamentablement échoué, il a finalement fallu que ce soit les dirigeants de la Mauritanie (pays non membre de la CEDEAO) et de la Guinée Conakry qui interviennent dans une médiation « de dernière chance » le 20 janvier 2017. Les fruits de ces dernières ont été semble-t-il fructueux, puisqu’ils ont permis d’éviter un « conflit ouvert » entre les 7 000 militaires de la CEDEAO (ayant déjà traversés la frontière pour certains) et les troupes gambiennes. Lâché par une large partie de ses soutiens, dont son chef d’état major des armées, le Général Ousman Badjie, l’ex-président gambien a finalement accepté d’abandonner le pouvoir sous la contrainte. Le dictateur « sanguinaire » a dû s’exiler dans la nuit du 20 au 21 janvier, direction la Guinée Conakry, puis la Guinée équatoriale, mettant définitivement fin à une crise qui perdurait depuis six semaines.

En menaçant de faire plonger le pays dans une crise sans précédent, celui qui aimait se faire appeler le « Roi des rivières »  a obtenu ce qu’il recherchait : un exil doré et des garanties de sécurité pour lui et ses proches, sans poursuite pénale. Avant de prendre son avion, il s’est même permis de se féliciter par rapport au fait qu’il ait respecté le processus démocratique « sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée ».

Néanmoins, selon le haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés, le blocage politique et les menaces d’invasion que faisaient peser la CEDEAO sur le pays ont entrainé la fuite de plus de 45 000 gambiens dans les pays voisins.

Si les négociations ont autant trainé et été vouées quasi-systématiquement à l’échec, c’est en très grande partie en raison de l’entrée en scène des enjeux géopolitiques régionaux et notamment des intérêts sénégalais, dans la crise politique.  La Gambie et le Sénégal ont historiquement eu des relations tumultueuses, dont le niveau d’intensité a été accentué sous le règne de Jammeh. Il faut savoir que le Sénégal a depuis toujours considéré la Gambie comme une enclave territoriale, un Etat dans l’Etat. Très régulièrement, l’ancienne colonie française fait part de son souhait de créer une « Sénégambie », élément qui effraye les gambiens dans leur majorité et entretient un certain « nationalisme anti-sénégalais ». La volonté de préserver la souveraineté gambienne, afin que le pays ne tombe pas dans l’escarcelle du Sénégal, a donc été centrale dans les négociations et a compliqué les choses. Si la Mauritanie et la Guinée ont réussi à faire une véritable avancée dans la médiation jusqu’à faire céder Jammeh, c’est en particulier grâce à leur relation compliquée avec le Sénégal qui leur a permis de se faire accepter par les protagonistes de la crise.   

En effet, pour plusieurs raisons, le Sénégal avait tout intérêt à s’ingérer dans la transition politique de son voisin gambien. Tout d’abord, c’était une opportunité pour lui de tenter de mettre en place une gestion plus rationnelle de son territoire. En effet, les complications pour utiliser la route trans-gambienne ne facilite pas les échanges/déplacements entre le Nord et le Sud du Sénégal. La Casamance, au sud, est donc coupée de la capitale, Dakar. Dans cette région, une rébellion active depuis 35 ans met à mal l’autorité sénégalaise et était jusque là implicitement soutenu par l’Etat gambien. Enfin, au niveau des politiques économiques, on retrouve à nouveau des dissensions. Le Sénégal soutient plutôt une politique protectionniste, à contrario de son voisin qui s’appuie sur une politique libérale. Cela entretient la contrebande en Gambie, principale ressource du pays mais vraie perte fiscale pour le Sénégal. Tous ces éléments expliquent que le Sénégal portait un œil intéressé sur un possible changement de cap de la politique gambienne, surtout si celle-ci était tournée vers une politique de négociation. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Sénégal s’est très rapidement porté volontaire pour accueillir le nouveau président gambien. 

 

  • Quel futur pour la Gambie ?

La première nécessité pour Barrow sera de reconstruire son pays. Le nouveau président, jusque là inconnu de la scène politique, va surement bénéficier de nombreuses aides économiques. Même son programme reste aujourd’hui mal connu, il est fort probable que le pays s’ouvre de nouveau à la communauté internationale, via son intégration à des organisations internationales (ONU, CEDEAO…).

Au niveau des relations sénégalo-gambiennes, on peut espérer un rapprochement qui serait bénéfique aux deux nations. Les premières formules juridiques du nouveau régime tendent à faire penser que l’omniprésence du « nationalisme défensif anti-sénégalais » dans les discours politiques, semble derrière le pays. En effet, à partir du moment où le Sénégal a accueilli le président Barrow sur son sol pendant la crise, une étincelle de future coopération a pu jaillir.

Des travaux de collaboration sur certains projets phares, et profitables aux deux pays, comme la création d’un pont trans-gambien qui permettrait le désenclavement de la Gambie, serait intéressant. Les populations et les marchandises pourraient alors circuler beaucoup plus facilement du Nord vers le Sud.

D’autre part, sur le plan économique et environnemental, une stratégie commune pour limiter la contrebande et le trafic de bois dans la Casamance (mené par les chinois) serait un bon axe de lancement entrainant un réchauffement des relations.

 

La difficile et épuisante médiation qui a permis de faire respecter la volonté du peuple gambien avec l’exil (certes doré) de l’autoritaire Yahya Jammet, a marqué les annales de la diplomatie africaine en faisait primer une solution pacifique négociée face à la violence. Certes, la CEDEAO a envoyé un message clair à tous les autocrates de l’Afrique de l’Ouest qui s’accrocheraient au pouvoir mais il ne faut pas oublier que dans ce dossier,  la voie du compromis a été fortement compliquée par l’ombre du voisin sénégalais qui planait sur les rencontres. C’est très grandement pour cette raison, associée aux exigences excessives d’un président illégitime qui assurait que « son pouvoir était divin et qu’il ne se soumettrait qu’au jugement de Dieu », que les deux premières tentatives de résolution de la crise menées par des pays anglophones de la CEDEAO ont échoué. Après que le pays est frôlé la catastrophe, évitant de peu une invasion manu militari de son territoire par la CEDEAO, les défis restent aujourd’hui énormes. Comme semble l’avoir compris le nouveau président Barrow, la solide reconstruction du pays passera sans doute par une ouverture du pays au reste du Monde. Si l’on s’en tient plus particulièrement à ce point, un rapprochement avec son vaste et puissant voisin sénégalais, serait historique et largement profitable des deux côtés. La première visite officielle et symbolique du président Gambien, dans la ville sénégalaise de Macky Sall, entre le 2 et le 4 mars 2017, semble aller dans ce sens. De manière générale,  de la patience et de la grandeur d’esprit seront donc demandées au nouveau président Barrow s’il veut bâtir un solide Etat démocratique et prospère.

 

LOBEZ Clément

Assistant analyste des OSP (Organization of African Youth for Peace)

OAYP

Mutineries en Cote d’Ivoire : conséquences de l’échec du programme DDR

Malgré une très belle croissance économique (dans la sous-région ouest-africaine), la Côte d’Ivoire est en proie à de multiples  mutineries depuis début janvier 2017, symbole de son incapacité à réformer en profondeur son appareil sécuritaire. Dans un pays où les tensions socio-économiques sont persistantes, comme en témoigne la longue grève de trois semaines des fonctionnaires en janvier, l’adoption des lois de programmation militaire et de sécurité intérieure aurait pu faire penser qu’une réforme de l’ensemble du système sécuritaire (RSS) allait enfin aboutir. Néanmoins, les défis restent encore énormes, que ce soit au niveau des tensions politico-ethniques ou de la réinsertion des anciens combattants. Malgré la mise en place d’un long processus de DDR (Désarmement, Démobilisation, Réintégration) entre janvier 2002 et juin 2015, le rêve d’une « armée nation », semble malheureusement encore bien loin.

  • Les faits : des mutineries qui sont le reflet d’un appareil sécuritaire divisé

L’armée ivoirienne compte environ 22 000 hommes avec de nombreux gradés. Plusieurs de ces derniers sont d’anciens rebelles de la crise politique de 2011 qui ont été intégrés dans l’armée pour apaiser les tensions. 

Dans la nuit du 5 au 6 janvier 2017, ce sont ces hommes qui ont pris le contrôle de plusieurs bâtiments à Bouaké, dont la Préfecture de police et deux commissariats. Ce n’est pas la première fois que ces tensions éclatent. Déjà en 2014, cet ex-quartier général de l’opposition, avait déjà pris les armes. Phénomène plus préoccupant, alors qu’elle avait eu un écho relatif en 2014, la mutinerie a cette fois généré un vrai retentissement avec l’éclatement de plusieurs mutineries dans de nombreuses villes du pays (dont Abidjan, la Capitale). Un accord a finalement été trouvé entre le représentant des mutins et le ministre de la Défense, dans lequel le versement des primes revendiquées a été central. Environ 8 500 de ces membres de l'ex-rébellion ivoirienne ayant contrôlé le nord du pays entre 2002 et 2011, auraient bénéficié de leurs revendications. 

Néanmoins, alors que tout semblait rentrer dans l’ordre, le 17 janvier, de nouvelles mutineries hétéroclites éclatent au nom des mêmes motifs que la précédente, dans lesquelles on trouve cette fois tout type de forces de l’ordre (gendarmes, policiers…).  Ces anciens rebelles insérés ou ex-fonctionnaires du président Gbagbo, non concernés par le précédent accord financier, lancent les hostilités à leur tour. Des affrontements, faisant 4 morts, ont lieu à Yamoussoukro.

La menace d’une mobilisation générale semblant être écartée grâce à une « politique du chéquier », on espérait que le calme reviendrait enfin. Cependant, le 7 février, les forces spéciales, pourtant très privilégiées par le régime, se mutinent à leur tour au nom de primes non payées.

Pour expliquer cette multiplication des contestations au sein même de l’appareil sécuritaire, il est indispensable de revenir sur son état. Malgré plusieurs tentatives de réformes, les forces de sécurité restent réellement divisées. On trouve à la fois une vrai rupture entre les forces de l’ordre pro-Ouattara (et souvent « ex-rebelles ») et celles encore très proches de l’ancien président Laurent Gbagbo. D’autre part, on peut observer une nouvelle fracture entre les forces spéciales (très favorisées en termes de salaires, formations ou équipements) et le reste de l’Armée, très souvent mal payé et équipé, jouant un simple « rôle social ». Le mécontentement social est réellement visible dans une large partie des effectifs, de l’armée à la Police. En effet, de nombreux services tels que le versement des loyers pour les policiers n’ont pas été versé depuis plusieurs années, alors que normalement l’Etat se doit de le faire. De multiples réformes, facteur d’espoir et envisagées depuis 2012, n’ont toujours pas été mises en place, fissurant un peu plus le peu de cohésion de l’appareil sécuritaire.

D’autre part, en plus de ce mécontentement social, il ne faut pas négliger la dimension politique de ces rebellions. En effet, la classe politique est actuellement très divisée à Abidjan suite à la réforme constitutionnelle de 2016. Guillaume Soro, ex-leader politique des rebelles du Nord), en plus d’avoir rétrogradé dans l’ordre hiérarchique de succession au président Ouatarra, était très contesté depuis sa réélection en tant que président de l’Assemblée Nationale. Les mutineries lui ont permis de faire taire les critiques et de réaffirmer sa position sur la scène politique ivoirienne. Parallèlement, l’affirmation du  statut politique de Guillaume Soro lui a permis de retarder l’échéance d’un potentiel jugement à la CPI. Néanmoins, les mutineries et la crainte d’un coup d’état, ont bénéficié à un certain nombre d’autres acteurs politiques, d’où la nécessité de prendre du recul sur les potentiels responsables de fond.

 

Au niveau de l’armée, on peut en tout cas constater que plusieurs leaders des mutineries ont obtenu une revalorisation hiérarchique et ainsi obtenu des postes plus prestigieux. Par exemple, le commandant adjoint de la garde républicaine et ancien rebelle des provinces du Nord, Wattao, a accompagné le ministre de la Défense pour négocier avec les mutins et s’est vu promu dans un second temps comme le nouveau commandant des forces spéciales. Plusieurs nominations début février ont d’ailleurs permis de renforcer le pouvoir de ces ex-leaders de provinces rebelles sur le reste de l’armée, en les plaçant à des postes clés. Cette technique souvent utilisé par Ouattara pose un problème puisse qu’elle ne permet pas une véritable réforme de l’appareil sécuritaire, laissant les véritables problèmes persister. 

  • L’échec du programme DDR

Après la crise de 2002, tout le monde s’accordait à dire que l’armée devait être réformée et qu’un programme RSS devait être mis en place. Cela devait passer par un programme de DDR (Désarmement, Démobilisation, Réinsertion) efficace, élément essentiel de toute stabilité. Démarré sous Laurent Gbagbo, ce dernier a pris fin en juin 2015 sous Ouatarra. Mais aujourd’hui, comme le montre l’enchainement de faits que nous avons énumérés précédemment, tout porte à croire que c’est un véritable échec.

Le professeur ivoirien Mamadou Koulibaly souligne que le programme DDR aurait été une vaste « supercherie » depuis 2003. Alors que les FRCI devaient être, après la crise de 2011, une relative synthèse entre les deux factions belligérantes, le DDR n’a absolument pas été appliqué à une large partie des FANCI (anciennes forces armées fidèles à Laurent Gbagbo). Au lieu d’être désarmés et démilitarisés comme prévu, la plupart des FANCI (environ 20 000 hommes) sont en réalité intégrés purement et simplement dans l’armée ivoirienne.

 Les fonds du DDR, octroyés par l’ONU, auraient alors été versés en direction  d’une clientèle peu véritablement concernée (simples individus ayant très rarement touchés à des armes, ou seulement lors de l’accession au pouvoir de Ouatarra), mais aussi dans d’autres secteurs touchant l’économie. Les populations ciblées, peu concernées par la guerre et bénéficiant d’aides économiques, réagissent très bien au programme, satisfaisant ainsi tous les acteurs (ONU en tête). Cependant, le DDR n’aurait en réalité pas été appliqué en profondeur puisque les véritables individus auxquels il était destiné seraient pour leur très grande majorité encore présents dans l’armée régulière.

 

Ces derniers mettent alors en place des mutineries, comme en 2014-2015, pour faire pression sur l’Etat et obtenir des promotions ou revalorisations salariales.  

  • Quelles solutions ?

Pour permettre une transition politique post-Ouatarra sans heurts, il est indispensable que les relations civilo-militaires soient pacifiées. Si le contrôle de l’appareil militaire reste entre les mains de comzones (anciens leaders de zones rebelles du Nord), la situation ne cessera de pourrir. Certes jusqu’en 2020, la stabilité devrait tenir bon mais l’élection présidentielle de 2020, pourrait facilement mettre fin à son caractère provisoire, et faire replonger la Côte d’Ivoire dans une nouvelle guerre civile. Par conséquent, c’est pour cela qu’il est indispensable que Ouatarra, plutôt que de se pencher sur la croissance économique, livre une solide RSS à son successeur.

Ce sont les ivoiriens eux-mêmes qui  doivent prendre en main leur RSS, puisqu’ils connaissent mieux que quiconque les manques de leur système sécuritaire actuel.

Tout d’abord, le tempo des réformes se doit d’être adapté, et non précipité. Le fragile équilibre de l’armée risquerait de s’effondrer, tout autant que celui de la société. La Côte d’Ivoire pourrait suivre l’exemple du Sénégal qui a réussi à se créer une solide « Armée Nation », malgré la diversité politico-ethnique du pays. La Nation doit retrouver une place centrale dans les mentalités ivoiriennes, afin que la période de reconstruction du pays soit faste. Sur cet axe, l’Armée, la Gendarmerie, la Police (…) pourraient montrer l’exemple au reste de la société en refusant une polarisation des effectifs au sein même des services. Toujours au niveau de l’Armée, il est indispensable que la vision stratégique soit revue afin que les forces de sécurité aient des missions claires, afin de protéger la nation ivoirienne sur son territoire, comme à l’extérieure.

D’autre part, il faut investir plus sérieusement dans la RSS. Il faudrait réduire fortement les effectifs afin que les militaires restant soient mieux formés, mieux et payés.  Les partenaires internationaux ont tout intérêt à continuer d’aider financièrement le gouvernement ivoirien, qui pour sa part, a un énorme challenge à relever sur les 3 ans à venir. Certains militaires, même hauts gradés, qui seront sortis progressivement de l’Armée bénéficieraient de sommes d’argents (primes de gratitude)  afin qu’ils ne risquent pas de déstabiliser l’Etat via de multiples rebellions. Cet élément, même s’il demande une enveloppe financière importante, est indispensable pour que le DDR fonctionne réellement. 

En outre, l’action et la volonté politique doivent être centrales dans ces réformes du secteur de la sécurité. Les femmes et les hommes politiques ivoiriens doivent arrêter d’utiliser l’Armée comme moyen de pression sur l’Etat, dans le but d’obtenir ce qu’ils souhaitent. Pour l’instant, ces décideurs/manipulateurs politiques ont toujours réussi à garder la main sur cet appareil complexe et dangereux, mais un jour, leur très possible perte de contrôle sur l’appareil sécuritaire pourrait gravement menacer les valeurs républicaines du pays.

De surcroit, l’Etat doit améliorer/réformer ses structures d’inspections et de contrôle des armées (services de renseignements …) afin qu’il puisse anticiper ces mutineries ou rébellions, via l’analyse de signes précurseurs. Pour que cet effort soit plus efficace, le gouvernement ivoirien a tout intérêt à travailler en collaboration avec des civils. En effet, en soutenant des études d’académiciens (anthropologues, sociologues …) spécialisés dans la Défense et la Sécurité, l’Etat ivoirien pourrait bénéficier d’un véritable atout de terrain dans des réunions sur l’évolution du secteur de la sécurité.

Enfin, réformer simplement l’Armée ne peut être satisfaisant. Certes, comme nous l’avons expliqué précédemment, l’Armée est l’outil de sécurité qui nécessite le plus de réformes et sur lequel l’Etat va devoir porter la majorité de ses efforts. Cependant, il est nécessaire d’avoir une vision plus globale afin que les réformes s’inscrivent dans la durée. La gendarmerie, la Police et la Justice ne doivent donc pas être mises de côté, afin qu’un lien de confiance soit restauré, et par ricochet la stabilité du pays. Par conséquent, il serait souhaitable que l’Etat soit plus à l’écoute des différentes revendications de ses forces de sécurité intérieures et qu’il en traite rapidement certaines (comme le problème du non payement des loyers par exemple).

Pour conclure, les forces armées ivoiriennes, reflet de la Nation, se doivent donc d’être enfin réformer en profondeur. Les dernières mutineries sporadiques, basées sur des arguments plus ou moins légitimes, troublent un peu plus la quiétude de la société ivoirienne et montrent que le programme DDR a été un échec sur de nombreux points. Néanmoins, il n’est pas encore trop tard pour effectuer une RSS efficace et ainsi permettre une transition politique pacifique lors des élections présidentielles de 2020. Plus qu’une forte croissance économique, un système sécuritaire assaini crédibiliserait les efforts de la Nation et serait le plus bel héritage que pourrait livrer le président Ouattara à la Cote d’Ivoire.

 

LOBEZ Clément

Assistant analyste des OSP (Organization of African Youth for Peace)

OAYP